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Lincoln (Steven Spielberg, 2012)

 
Lincoln - Affiche
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Titre original: Lincoln
 
Synopsis: Les derniers mois tumultueux du mandat du 16e Président des États-Unis. Dans une nation déchirée par la guerre civile et secouée par le vent du changement, Abraham Lincoln met tout en œuvre pour résoudre le conflit, unifier le pays et abolir l'esclavage. Cet homme doté d'une détermination et d'un courage moral exceptionnels va devoir faire des choix qui bouleverseront le destin des générations à venir.
 
Note
 
 
 
 
 


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Texte de

 
Critique
 
 

Il y a un moment dans le film où Lincoln se demande si nous sommes faits pour l’époque dans laquelle nous sommes nés.

La question a forcément traversé l’esprit de Steven Spielberg.

Non seulement parce qu’il réalise enfin Lincoln, projet qu’il tient dans ses tripes depuis toujours, mettant ainsi fin à travers sa filmographie à une longue série de films personnels, mais aussi parce qu’il est arrivé à un point dans sa carrière où il se remet une nouvelle fois en question à l’aune de ce qui va devenir le début de la fin de sa carrière.

Cette remise en question se traduit par un traitement surprenant de son sujet.
Là où on pouvait s’attendre à un biopic colossal retraçant la vie du 16ème Président et de la guerre civile, Spielberg fait le choix de l’intime. On n’évoquera pas des décennies de luttes au rythme des succès et des échecs de son parcours, mais on va se concentrer sur un épisode particulier qui rendra compte de l’essence de l’homme et de sa place dans l’Histoire, l’intérêt d’une figure emblématique telle que Lincoln étant de montrer qu’être fait pour son époque, c’est être en avance sur son temps pour le faire progresser. L’action se situera donc loin des champs de batailles de la guerre civile, qu’il utilise seulement à deux reprises dans le récit dans un but précis. La première, amorçant le film, pour poser le ton barbare des batailles d’hommes s’entretuant a mains nues dans la boue, le tout dans un chaos total (thème spielbergien par excellence). La seconde se place sur la fin du film, clôturant la guerre par l’ultime refus du Sud à capituler, provoquant ainsi un dernier massacre à Petersburg (annoncée par une carte de la même ville sur laquelle joue son fils avec des soldats de plomb au début du film) dont Lincoln visitera les champs de cadavres dont la violence ne nous sera pas épargnée, dans un silence de plomb. Tout le reste du métrage s’appliquera à se poser sur le point de vue de son personnage principal, dans la pénombre des machinations politiques et de sa vie privée.

Non ce récit n’est pas celui de la guerre civile, ni de la vie de Lincoln, ou de sa mort, qu’on connaît tous.
Ceci est le récit de la fin de l’esclavage et de la guerre de sécession et de toute la ruse utilisée pour y parvenir, autrement dit par la corruption au service de l’homme le plus intègre de son temps, pour citer le personnage de Tommy Lee Jones.

Lincoln 1

En ce sens, il découle logiquement de la filmographie de Steven Spielberg1. Encore une fois, attention aux apparences et aux analyses faciles. Il n’est nullement question de former une trilogie avec La Couleur Pourpre et ses accents Dickensiens et Amistad, même si il partage avec ce dernier forcément des points communs esthétiques et procéduriers. Spielberg n’a pas a nous convaincre de l’horreur que représente l’esclavage en nous envoyant dans les plantations du sud. Il se concentre au contraire sur le point de vue de ceux qui ne voyaient pas les plantations et renvoie ici à l’idée de la ruse, l’idée selon laquelle le bien et le mal que les hommes font ou subissent ne dépend que de la malice des rouages qui font fonctionner la société ou manipulent ses règles. On retrouve très bien cette idée dans l’Empire du SoleilChristian Bale a force de démerde parvenait à s’aménager des semblants de conforts dans son camp de prisonniers. On la retrouve dans plein de ses films, c’est presque le thème principal d’Arrête moi si tu peux ou du Terminal et c’est très présent dans La Liste de Schindler puisque c’est bien la ruse du personnage de Liam Neeson (qui est resté pendant longtemps le choix de Spielberg pour endosser le rôle de Lincoln) et de ses ouvriers juifs qui leur ont permis de se sauver la vie. C’est l’intelligence qui domine la conscience chez Spielberg. Pourquoi. Parce que c’est cette intelligence, apte à s’adapter aux pires situations, apte à faire des compromis avec l’inhumain et la barbarie qui permet in fine de faire le bien, de sauver une vie ou de rester intègre.

Lincoln prend ainsi un aspect humain loin de sa statue par cette ruse. Il accepte de mentir, de dévoyer, de feindre, d’enjoliver pour parvenir à ses fins. La tonne d’anecdotes qu’il raconte lui confère une aura étrange, associée à un aspect presque jamais dépeint au cinéma pour lui, avec son plaid sur les épaules pour ne pas prendre froid et cette démarche maladroite propre aux personnes de grande taille. On comprend au fur et a mesure du film qu’il se sert de son éloquence pour rassurer, apaiser, convaincre mais l’aspect boulimique de ses histoires renvoie aussi à une figure mythologique, qui est celle du prophète, expliquant la nature du bien et du mal par des contes, des métaphores ou des symboles. Spielberg assume pleinement ce parallèle à chaque composition de plan (appuyée par cette lumière d’une complexité démentielle de Janusz Kaminski) mais il ne l’accepte qu’après avoir posé de manière solide l’humanité de son personnage, ses débordements, son humour, ses faiblesses, et là il renvoie à la figure spielbergienne par excellence, celle du mauvais père. Un père qui a vécu la mort de deux de ses enfants, qui néglige le troisième et surprotège le petit dernier (le cycle est a ce point complet que Lincoln admet même à un député qu’il n’a jamais reçu d’affection de son père). Un mari qui dit à sa propre femme qu »il songe sérieusement a la faire enfermer dans un asile. Il y a donc les deux, le prophète humaniste aux principes moraux inébranlables et l’être humain faillible qui subit des drames universels.

Lincoln 2

Si Spielberg préserve à la perfection la complexité des facettes de son personnage, il en donne la plus belle des preuves lors du vote final, tandis que le Président attend sur sa chaise le résultat, posé vers sa fenêtre, la lumière inondant la pièce. Cette image est connue. C’est le plan-signature de La Couleur Pourpre et c’est celui de Munich. C’est même sur certaines de leurs affiches. Dans les deux cas le plan était le symbole d’une attente, d’un désespoir, d’un manque. Le plan est repris à l’identique dans Lincoln. Presque à l’identique. Cette fois, le fils de Lincoln est sur les genoux de son père et attend avec lui, le père montrant un livre (de sciences) au fils. Puis les coups de canons résonnent, annonçant l’adoption du 13ème amendement, Lincoln se lève, une grande lumière remplit le cadre et le président s’y noie. Son fils est là, son père lui tient sa tête entre ses mains, enfin serein et apaisé et la lumière est si dense qu’on ne voit plus distinctement les personnages mais des silhouettes dont seuls les contours sont esquissés. Une manière pour Spielberg de répondre à sa filmographie et de donner une nouvelle voie à ses thèmes les plus chers, et cela en un seul plan.

Il faudrait un temps considérable pour énumérer ce qui fait de Lincoln un véritable chef d’œuvre. Une simple liste ne lui rendrait pas justice tout comme il serait malhonnête d’omettre ce casting impeccable porté par un acteur principal d’une perfection absolue, ce scénario de Tony Kushner (Munich) qui a fait le bon choix de ne presque rien prendre du livre qu’il adapte pour tirer un récit humain et surtout humaniste au lieu d’un cours d’Histoire magistral, cette direction de la photo qui prend l’apparence de tableaux du XIXème siècle en les rendant vivants, ce montage si précis qui donne le temps aux détails d’avoir du sens pour renforcer la description minutieuse de la politique d’alors, bien éloignée des mécanismes qu’Aaron Sorkin a employé sur The West Wing (ne vous faites pas avoir par les comparaisons faciles) afin de mieux rendre compte de la complexité de son monde, du côté précieux, tantôt grotesque tantôt moral des institutions procédurières de la politique de 1865 qui nous renvoie, nous spectateurs français de 2013 à des sujets actuels de société mais qui peut trouver un écho avec du recul sur n’importe quelle période de ces 150 dernières années2. Et c’est un univers auquel il donne du temps pour décortiquer chaque compartiment et sous-chambre pour comprendre à quel point l’abolition de l’esclavage fut autant une question de principes moraux qu’une question de logistique politicienne afin de forcer la main du destin, que ça soit par la conviction ou la corruption (je vous renvoie au plan où Lincoln tient la main de son subordonné qui refuse de se corrompre pendant qu’il donne de l’autre main une enveloppe à l’importance majeure à un autre laquais, qui se pose moins de questions d’éthiques).

Lincoln 3

C’est un film qui fonctionne sur une fausse économie. Une fausse économie de plans et de mouvements de caméra. Alors qu’on pourrait croire que le film se fait une suite de plans fixes sur des personnages bavards, la caméra est en réalité presque toujours en mouvement, toujours porteuse de sens. Le découpage est inhabituel pour un Spielberg dans le sens où ces mouvements sont peu voyants, mais il est le fruit d’une réflexion cohérente, qui veut mettre l’accent sur les mots des dialogues, sur la représentation de Lincoln pour nous comme pour son entourage dans la narration. Mais la forme semble se faire l’écho moderne d’un autre chef d’œuvre, a savoir Young Mr. Lincoln (Vers sa Destinée) de John Ford.
Ford est le réalisateur le plus important au monde pour Spielberg. C’est lui qui lui a donné sa première leçon de mise-en-scène. Il lui rend hommage presque à chaque film. Il se trouve que Ford a réalisé un film sur Lincoln. Ce n’est pas son film le plus célèbre, mais il est resté dans les annales comme un modèle d’efficacité de mise-en-scène pour beaucoup (c’était le film américain préféré d’Eisenstein, pour situer). Comme l’indique le titre, le récit portait sur les jeunes années de Lincoln et s’efforçait de donner une humanité au personnage tout en lui conférant un aspect iconique culminant dans des symboles forts et évidents pour les spectateurs de l’époque. Sans aller jusqu’à parler de suite ou d’addendum complémentaire (ce qui serait réducteur pour pas dire insultant), Spielberg pense forcément à Ford quand il réalise ce film. Il y pense forcément quand il filme Daniel Day-Lewis remplissant de tout son long le cadre du 2:35 de la même manière que Henry Fonda chez Ford, avec ses jambes trop longues, coupait le cadre de l’étroit 1:33 d’alors. Et forcément, il crée un dialogue entre son film et celui qu’il admire. Plus qu’un hommage, un moyen d’accomplir une de ses œuvres les plus humanistes en remerciant humblement son réalisateur préféré, celui qui a fait de lui le réalisateur qu’il est, celui de son enfance. Enfance qu’il a passé près… du Lincoln memorial.

Spielberg trouve donc sa place dans l’Histoire du Cinéma une fois de plus comme le fils spirituel de Ford tout comme celui d’un stradivarius de la mise-en-scène qu’il met au service de l’inspiration à ce qu’il y a de meilleur en nous, et de l’idée de lendemains meilleurs.
Si comme dans le rêve récurrent de Lincoln, nous avançons tous à grande allure sur cet étrange vaisseau vers un rivage inconnu dans la nuit, le sens que nous donnerons à ce voyage ne dépendra que de nous.

  1. A titre d’exemples non-exhaustifs, Il Faut Sauver le Soldat Ryan prenait son pitch d’une lettre de Lincoln écrite pendant la guerre de Sécession, et Minority Report s’ouvrait sur un déjeuner familial où l’enfant devait apprendre le discours de Gettysburg, le même qui pose des problèmes de mémoires aux soldats blancs nordistes au début de Lincoln, et étrangement bien moins à un soldat noir. []
  2. l’analogie est parue si évidente qu’elle a été relevée lors des débats de l’assemblée nationale sur l’ouverture au mariage aux personnes de même sexe par un député PS prompt à souligner a quel point la rhétorique de l’opposition se faisait l’écho des arguments contre l’abolition de l’esclavage dans le film, parfois au mot près. []