[Critique] Tetsuo The Bullet Man (2009)
Réalisateur: Shinya Tsukamoto
Il y a un peu plus de 20 ans débarquait de nulle part un film japonais d’une durée dépassant à peine l’heure, filmé dans un noir et blanc dégueulasse et utilisant tous les codes visuels du cinéma expérimental. Le cinéma japonais n’était alors pas au plus fort et ce long métrage appelé Tetsuo (the Iron [...]
Il y a un peu plus de 20 ans débarquait de nulle part un film japonais d’une durée dépassant à peine l’heure, filmé dans un noir et blanc dégueulasse et utilisant tous les codes visuels du cinéma expérimental. Le cinéma japonais n’était alors pas au plus fort et ce long métrage appelé Tetsuo (the Iron Man à l’international) rempli de fureur apportait un sang neuf à l’industrie tout en révélant au monde un des réalisateurs contemporains les plus intéressants, immédiatement adoubé comme étant le pape du cyberpunk, terme légèrement réducteur tant Tsukamoto n’est pas le genre d’artiste à se complaire dans un genre unique. Toujours est-il que le film est aujourd’hui culte pour diverses générations l’ayant découvert au cinéma ou en vidéo, tout comme Tetsuo II, véritable variation sur le même thème plutôt que suite ou remake, et qui consacrait définitivement son auteur comme majeur (et clairement barré). Depuis Tsukamoto a délaissé le cyberpunk tout en continuant sa carrière fascinante, abordant des cycles thématiques toujours poussés à l’extrême afin d’ausculter sa société japonaise en perdition. Jamais vraiment reconnu à l’international autrement que comme un réalisateur d’arts et d’essais, et plusieurs années après qu’un revival du mythe Tetsuo par Quentin Tarantino (le projet s’appelait Flying Tetsuo) n’avorte, voilà que Shinya Tsukamoto revient avec un troisième volet plus qu’attendu, tourné en langue anglaise pour conquérir le monde. Le film était présent en compétition au dernier Festival de Venise où il a reçu un accueil des plus négatifs alors que tout le monde l’attendait, preuve que Tsukamoto n’est pas prêt d’entamer une carrière internationale. Tant mieux serait-on tenté de dire car Tetsuo the Bullet Man, avant d’être un quelconque véhicule pour son réalisateur, est à l’image de ses deux prédécesseurs, à savoir un choc de cinéma.
On imagine à quel point le public a du être désorienté lors de sa présentation, alors que Tsukamoto semblait presque s’être assagi depuis quelques temps. En apparence seulement car dans ses derniers films, à savoir Nightmare Detective et sa suite, l’artiste underground parvenait à insérer ses obsessions les plus sombres et les plus destructrices dans des récits relativement basiques et posés. Pour Tetsuo the Bullet Man, on retrouve le Tsukamoto énervé, très énervé même, rempli de rage qu’il exprime à l’écran comme pour l’exorciser. On sent certaines bases posés pour développer un récit concret, avec pour la première fois de réelles explications sur le pourquoi et le comment de l’apparition d’un être mi-homme mi-machine, sauf que ces éléments semblant provenir tout droit d’une série Z bulgare n’ont que peu d’intérêt et ne représentent qu’une minuscule fraction de l’expérience Tetsuo. En effet, toutes les scènes qu’on qualifiera de calmes, et qui ne sont que de vulgaires prétextes narratif pour créer l’illusion d’une trame concrète, ne sont qu’un souffle inaudible dans un univers en furie.
The Bullet Man est une expérience sensorielle de chaque instant, une agression permanente dont on ressort véritablement secoué et le souffle court. Car si la trame est d’une faiblesse relative, pour ce qui est de l’expérience on retrouve tout ce qu’on aime (ou qu’on déteste pour certains) chez Tsukamoto. Ainsi plus de 80% du film n’est que violence à différents degrés. Violence dans ce qui se passe à l’écran bien sur avec des excès incroyables qui trouvent leur paroxysme au moment de l’assaut par les militaires, quand Anthony en pleine lutte avec lui-même, tentant de contenir sa nouvelle nature de machine humaine, laisse échapper toute sa fureur dans une explosion de coups de feu venant de toutes les parties de son corps en mutation. La séquence est à l’image du film: folle et éprouvante. Le réalisateur laisse de côté la métaphore sexuelle de l’homme rongé par l’acier et inclue dans son nouveau délire plusieurs des thématiques qu’il a abordé précédemment. Ainsi si c’est l’auto-destruction qui domine, on y trouve des éléments personnifiant le pouvoir féminin ou sa forte attirance pour la mécanique du suicide qu’il avait déjà sublimé dans son Nightmare Detective.
On pourrait parler des heures durant du fond qui se prête définitivement à l’interprétation du spectateur qui y verra ce qu’il voudra bien y voir, mais le véritable choc crée par Tetsuo the Bullet Man est d’ordre formel. S’il s’était calmé dans les expérimentations sur ses deux derniers films en date, où une ambiance éthérée était ponctuée de scènes démentes, c’est tout le contraire qui se produit ici, comme s’il avait retrouvé toute sa rage des débuts. C’est cette illustration de la démence par l’image qui risque de laisser sur le carreau la majorité des éventuels spectateurs tentés par l’aventure. Car si le film ne dure qu’un peu plus d’une heure, c’est une heure inoubliable pendant laquelle rien ne nous est épargné. Tsukamoto agite sa caméra dans tous les sens comme si elle était une extension de l’esprit d’Anthony, de plus en plus torturé, désorienté et en colère. Il nous assomme d’inserts mécaniques, nous détruit la rétine par un montage tellement cut qu’on est plus face à de l’image subliminale, le tout sur fond d’une composition industrielle du génie Chu Ishikawa. L’expérience est totale et n’a pas vraiment d’équivalent au cinéma, si ce n’est du côté des premiers Tetsuo.
Trent Reznor ne s’y est pas trompé en signant le générique du film, son premier morceau après une longue période de silence, car Tetsuo the Bullet Man, derrière la volonté de conquérir le marché international, est une oeuvre majeure dans la filmographie du réalisateur. Avec son approche définitivement autre du cinéma, où on se fout royalement du jeu des acteurs et de leur anglais qui nous écorche les oreilles, où le scénario n’a plus vraiment d’utilité, Shinya Tsukamoto prouve qu’il est toujours en pleine possession de ses moyens et qu’il domine la scène indépendante japonaise même quand il fait du “commercial”. Pour bien se faire une idée de ce à quoi ressemble ce nouveau Tetsuo, la bande annonce ci-dessous donne plutôt bien le ton, c’est du cinéma presque inaccessible et qui nécessite de se laisser aller à tous les excès en tous genres.
![tetsuo the bullet man 1 tetsuo the bullet man 1 [Critique] Tetsuo The Bullet Man (2009)](http://www.filmosphere.com/wp-content/uploads/2010/07/tetsuo-the-bullet-man-1.jpg)
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