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[Critique DVD] Doc’s Kingdom (1987)

 
Doc's Kingdom de Robert Kramer (1987)
Doc's Kingdom de Robert Kramer (1987)
Doc's Kingdom de Robert Kramer (1987)

 
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Bottom Line

Voilà déjà plus de dix ans que Robert Kramer est décédé. Le réalisateur américain, parmi les fondateurs de l’agence Newsreel1 a laissé derrière lui une oeuvre dense, une vingtaine de films qu’il a réalisé entre 1965 et 2001, des oeuvres pour la plupart du temps très engagées politiquement. Son film le plus (re)connu reste sans [...]

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Posté le 10 août 2010 par

 
Critique
 
 

Voilà déjà plus de dix ans que Robert Kramer est décédé. Le réalisateur américain, parmi les fondateurs de l’agence Newsreel1 a laissé derrière lui une oeuvre dense, une vingtaine de films qu’il a réalisé entre 1965 et 2001, des oeuvres pour la plupart du temps très engagées politiquement. Son film le plus (re)connu reste sans doute Route One USA, un pur chef d’oeuvre portant un regard fascinant sur le continent américain, un film tout simplement inoubliable. Deux ans plus tôt il réalisait Doc’s Kingdom, un film jusque là introuvable que la collection 2 Films de… des Cahiers du Cinéma, nous permet de découvrir, enfin. Il s’agit d’une des oeuvres de fiction de Robert Kramer pendant son “exil” européen, c’est un film sur l’errance, sur des relations père/fils impossibles et non désirées, sur le destin d’un homme qui a du partir pour avoir sans doute trop ouvert sa gueule et a parcouru le monde avec sa malédiction. C’est surtout un film superbe, brut et mélancolique, qu’il est nécessaire de découvrir car il est l’oeuvre d’un cinéaste n’ayant jamais plié devant les compromis. Doc’s Kingdom c’est un peu Tetro avant l’heure, et déjà avec Vincent Gallo qui jouait là dans son deuxième long métrage.

docs kingdom 1 [Critique DVD] Doc’s Kingdom (1987)

Les points communs avec le dernier grand film de Francis Ford Coppola sont assez troublants. Une sombre histoire de famille, un père exilé dans un pays latin, un refus d’accepter le plus jeune qui rappelle bien trop ce qui a été effacé de la mémoire et qui ramène aux origines. Les liens de parenté s’arrêtent là mais sont assez fascinants à explorer. Dans Doc’s Kingdom c’est le Portugal qui constitue la terre d’asile. Un Portugal en proie à une montée de violence anti-USA, une terre sale où l’industrie la plus dégueulasse suintant la pollution et plongé dans la fumée côtoie les vestiges d’un passé glorieux. C’est le royaume du “Doc”, un royaume qui pourrait très bien n’être qu’une métaphore de la situation dans son cerveau. Ravagé par son histoire, ses aventures, ses voyages, mais aussi et surtout par une vilaine maladie et un alcoolisme destructeur, cette révolution qui semble s’annoncer autour de lui n’a peut-être lieu que dans sa tête mais se matérialise par les agressions dont il est la cible malgré les mises en garde de son confident/barman César.

On suit en parallèle les journées à l’hôpital de James “Doc”, ses ivresses nocturnes à ressasser de vieux souvenirs tout en écrivant cette lettre annuelle à Rozzie dont on assiste aux derniers instants en compagnie de leur fils, Jimmy. La mort de la mère, leur seul point commun, la seule femme de leurs vies, sera le détonateur pour leurs retrouvailles. Retrouvailles qu’ils ne cherchent pas vraiment car l’un ne veut pas de fils et l’autre n’a plus besoin de père, ils se retrouvent pourtant le temps d’une soirée au coin du feu où ce ne sont plus que deux hommes un peu usés par la vie, écorchés, tragiques, qui partagent quelques instants de bonheur alors que le chaos invisible semble régner autour d’eux. Dans tout cet ultra-réalisme, le film est parcouru de visions d’ailleurs, d’images surréalistes qui viennent appuyer la sensation de malaise liée à l’errance de deux âmes. Au centre de ce voyage européen, une idée toute bête mais qui vient étayer un propos fondamental: être père c’est comme être médecin ou alcoolique, c’est un choix, ça se construit. James n’a pas voulu, il ne le sera sans doute donc jamais. La fin très ouverte ne nous en dit pas plus.

docs kingdom 2 [Critique DVD] Doc’s Kingdom (1987)

Tournée en pleine période assez noire du cinéma engagé indépendant dans les années 80, Doc’s Kingdom est un film se déroulant essentiellement de nuit. Tourné souvent caméra au poing dans le style documentaire, avec quelques plans séquences et plans oniriques, et en lumière naturelle, il en résulte une image extrêmement brute de décoffrage, âpre, mais pourtant porté par la poésie de la mélancolie. On ne peut pas qualifier ces images de belles au premier abord mais l’ensemble est pourtant d’une beauté sidérante et semble même avoir influencé plusieurs réalisateurs apparus ensuite et spécialiste de l’errance (au premier plan, Gus Van Sant bien entendu). Robert Kramer filme la dérive des hommes et des coeurs, met en scène des monologues intérieurs et des confessions sur le coin d’un bar avec la même maitrise et sensibilité. Doc’s Kingdom, même s’il reste méconnu, est tout simplement un très grand film sur l’exil. Au centre on y trouve un Paul McIsaac imposant dans ce rôle de père qui ne voulait pas en être un, de fugitif en fuite perpétuelle et malade, et face à lui c’est un tout jeune Vincent Gallo qui annonce déjà la couleur en terme d’intensité de jeu et de décalage. Quelques années avant les Affranchis, il annonçait déjà ce qui sera un de ses meilleurs rôles, celui de Tetro. Il y est déjà impressionnant.

Film rare mais pourtant essentiel, Doc’s Kingdom est un de ces quelques perles cinématographiques traitant de l’errance et de la mélancolie. Mis en scène de façon virtuose et n’obéissant à aucune règle narrative, ces destins croisés d’un père et son fils bouleversent autant qu’ils poussent à une réflexion bien plus profonde sur les notions de responsabilité et de paternité. Le tout emballé dans une forme de noirceur qui tranche de façon singulière avec l’ambiance supposée chaleureuse de la péninsule ibérique. Du grand art qui mérite d’être (re)découvert.

docs kingdom 4 [Critique DVD] Doc’s Kingdom (1987)

kramer jaquette [Critique DVD] Doc’s Kingdom (1987)

Double DVD de la collection 2 Films de

Edité par les Cahiers du Cinéma

Sortie le 30 juin 2010

Pour un film aussi rare et jusque là introuvable où que ce soit, la collection 2 Films de ne bâcle pas pour autant le travail. Ainsi si l’image n’a bien sur rien à voir avec les standards actuels, la copie bénéficie d’une définition tout à fait correcte et surtout ne souffre que de très rares défaut. Tous les noirs manquent quelque peu de profondeur mais ce serait faire la fine bouche que de cracher dessus, d’autant plus que le format semble respecté.

Côté son c’est du stéréo qui manque parfois de clarté lors de certaines séquences, en particulier quand il s’agit des monologues intérieurs de Gallo. Mais la piste est tout de même bien équilibrée.

Par contre niveau bonus c’est le néant, pas même un petit documentaire. Mais il y a un second disque contenant le film Walk the Walk, tourné une dizaine d’années plus tard par Robert Kramer, et c’est finalement suffisant même si un éclairage du réalisateur sur son oeuvre aurait été le bienvenu.

docs kingdom menu DVD [Critique DVD] Doc’s Kingdom (1987)

  1. En 1967, aux États-Unis, des collectifs de cinéastes se rencontrent lors de la grande manifestation de protestation contre la guerre du Viet-Nam, dite manifestation du Pentagone. Ensemble, ils décident de fonder l’agence Newsreel, pour produire de l’information par les images, contre la télévision perçue comme voix de l’oppression. Pendant les années qui suivent, ils vont filmer les luttes de libération, de l’émancipation des minorités à la décolonisation des peuples. Ils inventent un langage cinématographique et assument la diffusion de leurs films comme forme de la guérilla urbaine. Plus de cinquante films auront été produits par le collectif Newsreel. []

Nicolas Gilli

 
A créé Filmosphere fin 2009. Bouffe des quantités gastronomiques de films chaque semaine et s'est mis en tête de partager au mieux ses impressions et réflexions sur tout ce qui atterrit au cinéma, ou presque. Avec pour grandes passions la série B à tendance bourrin ou les merveilles en provenance d'Asie. Réalisateurs contemporains préférés : Wong Kar-wai, Terrence Malick, Michael Mann, James Gray, Bong Joon-ho, Guillermo Del Toro, les frères Coen et Tsui Hark.


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