[Critique] Shutter Island (2010)
Réalisateur: Martin Scorsese
Le cas Scorsese est à part, c’est un des grand maîtres, un des derniers représentants du nouvel Hollywood qui soit encore en activité “régulière”. Mais depuis 10 ans, il a beau enchainer les gros films, que reste-t-il? Un Gangs of New York qui souffre d’avoir été amputé de toute une partie, un Aviator un poil [...]
Le cas Scorsese est à part, c’est un des grand maîtres, un des derniers représentants du nouvel Hollywood qui soit encore en activité “régulière”. Mais depuis 10 ans, il a beau enchainer les gros films, que reste-t-il? Un Gangs of New York qui souffre d’avoir été amputé de toute une partie, un Aviator un poil trop mégalo pour convaincre totalement et calibré pour une moisson d’oscars qui n’arriveront pas, des Infiltrés bien décevants en comparaison du film original dont c’était le remake. L’exercice le plus intéressant aura été Shine a Light, immersion totale dans un concert magique des Stones. Il faut remonter à 1999 et l’exceptionnel À Tombeau Ouvert pour retomber sur un chef d’œuvre, et c’est long 11 ans! Dire que tous ces films de la dernière décennie sont des mauvais films serait une hérésie et un mensonge mais il y a un fait indéniable, Martin Scorsese avec sa nouvelle “muse” Leonardo DiCaprio n’avaient pas encore pondu d’un grand film. On aborde donc Shutter Island avec fébrilité, un mélange d’espoir et d’appréhension, d’autant plus que les premières images étaient juste démentielles. Le grand et respectable monsieur Scorsese qui aborde le film de genre!! C’est énorme! Adaptation d’un bouquin parait-il excellent, mais qu’il vaut mieux ne pas avoir lu avant de voir le film, scénarisée par la personne à l’origine des scripts d’Alexandre, Pathfinder et… Night Watch de Timur Bekmambetov. Association pour le moins surprenante! À l’arrivée, un scénario complètement fou, manipulateur, extrêmement bien construit et qui remet en cause la véracité de la moindre image qui défile devant nos yeux. On a attendu plus de 10 ans mais ça y est le couple Scorsese/DiCaprio vient d’accoucher d’un bébé à la hauteur de toutes les ambitions, poisseux et démentiel.
![shutter-island-1 shutter island 1 [Critique] Shutter Island (2010)](http://www.filmosphere.com/wp-content/uploads/2010/02/shutter-island-1.jpg)
/!\ Si vous n’avez pas lu le roman ou vu le film, il est déconseillé de lire ce qui va suivre, certains éléments de l’intrigue risquent d’être dévoilés et c’est typiquement le genre de film pour lequel il faut éviter ça afin de ne rien gâcher au plaisir. /!\
Une enquête policière sur fond de fantastique latent, à priori rien de commun avec les thèmes que le réalisateur affectionne depuis ses débuts. Mais pourtant en adaptant le roman de Dennis Lehane, dont l’œuvre littéraire est déjà à l’origine du premier essai concluant de Ben Affleck à la réalisation, Gone Baby Gone, mais surtout d’un des meilleurs films de Clint Eastwood, Mystic River, Scorsese a fait un choix sacrément intelligent. Et il ne lui faut pas longtemps pour nous convaincre, quelques minutes seulement. Un bateau qui surgit de la brume, quelques regards, de brèves lignes de dialogues, une île et des gardiens peu accueillants, la machine est lancée sans s’encombrer d’une exposition fastidieuse. Cette scène d’ouverture d’une classe folle ridiculise en un instant la majorité des tentatives récentes de faire du thriller, avec une facilité déconcertante. À bientôt 70 ans Marty fait la nique à toute la jeune génération simplement par la maitrise et la puissance de sa mise en scène. Shutter Island transpire le grand cinéma à chaque plan, à chaque note de sa superbe bande originale, tout simplement car en plus d’un talent immense Scorsese possède une culture du 7ème art à faire pâlir de honte n’importe quel cinéphile, et qu’il sait utiliser des références sans tomber dans la citation.
Ses modèles sont des plus prestigieux, et si on pense bien sur à Alfred Hitchcock, référence ultime et parfaite du thriller, c’est vers un film bien précis et sans doute moins évident qu’il faut se tourner pour trouver l’inspiration principale bien que discrète de Shutter Island, il s’agit de Shock Corrider de Samuel Fuller, film que vénère le réalisateur. Les thèmes sont les mêmes, changement d’identité et confusion mentale, ainsi que le lieu, un asile psychiatrique. Car on se rend assez rapidement compte que cette enquête menée par le marshal Teddy Daniels sur une évasion de Shutter Island n’est qu’un prétexte pour tout autre chose. Et c’est là qu’on comprend qu’on est devant un film complètement “scorsesien”, les figures éprouvées ressurgissent: les personnages torturés, la famille, la folie latente, les vies fantasmées, l’illusion, et ce pessimisme affolant qui vient nous assommer jusqu’à la sortie de la salle, complètement groggy devant tant de noirceur et si peu d’espoir. Difficile d’en dire du mal tant sur Shutter Island Martin Scorsese nous impressionne par sa maitrise formelle et narrative, recyclant des figures de style connues mais rarement aussi bien traitées. Et si l’ensemble du film semble fonctionner uniquement sur son twist final (et ce serait extrêmement réducteur de n’y voir que ça, Scorsese n’est pas Singer), ce n’est finalement qu’un outil de plus pour nous manipuler. Le réalisateur n’est pas un habitué des roublardises, la dernière fois qu’il nous avait autant baladé c’était dans le grandiose la Dernière Tentation du Christ, et il remet ça avec une classe de tous les instants.
![shutter-island-2 shutter island 2 [Critique] Shutter Island (2010)](http://www.filmosphere.com/wp-content/uploads/2010/03/shutter-island-2.jpg)
Pourtant Scorsese prend un pari difficile. En effet, bâtir un film sur un twist final a tout de l’exercice casse-gueule! Non seulement les spectateurs aguerris ayant bouffé des kilomètres de pellicule sont plus ou moins capables de le voir venir, mais cela rend souvent la seconde vision bien moins intéressante (l’exemple type est le Sixième Sens, limite médiocre la deuxième fois). Mais ce serait ne pas donner le crédit qu’il mérite à Martin Scorsese que de l’imaginer tomber dans pareille facilité. Alors certes le twist de Shutter Island on peut le voir venir, il suffit soit d’avoir un peu d’imagination soit d’être attentif à quelques scènes clés qui en disent long. Concrètement la multiplication des faux raccords est un outil habile dans l’entreprise, il ne s’agit en aucun cas d’erreurs, le réalisateur sait exactement où il va et comment il y va, et il nous y emmène sans trop de soucis. Shutter Island est un puzzle mental, une plongée infernale dans le cerveau torturé d’un malade rongé par un deuil impossible, les étendues naturelles si vastes et pourtant si oppressantes, les dédales de couloirs et d’escaliers infinis, rien n’est laissé au hasard.
Usant d’envolées musicales dignes de celles d’Hermann chez Hitchock, d’une utilisation des flashbacks qui n’avait pas été aussi juste depuis des lustres, d’un montage épuré, d’un onirisme morbide et de mouvements de caméra beaux à en pleurer, le maître nous donne ni plus ni moins qu’une leçon de cinéma. Au royaume des faux semblants où tous les personnages sont des ennemis, le film en devient effrayant et oppressant comme aucun autre chez Scorsese (ou peut-être les Nerfs à Vif), l’île symbolique en devient une prison mentale, une gigantesque mascarade dont la seule issue, l’acceptation de la folie, entraine la fin de tout. C’est juste virtuose, chaque image sonne comme une déclaration d’amour à cet art de la manipulation qu’est le cinéma, et dans un final aussi intelligent que retors le réalisateur réussit presque à tout remettre en cause. On en sort abasourdi par tant de talent projeté à l’écran, par la performance hallucinante de tous ces grands acteurs, DiCaprio en tête, par cette facilité à ébranler nos certitudes sans pour autant user de ficelles trop voyantes. Voilà c’est du grand art et c’est enfin du Scorsese grand cru!


















