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[Critique] Sawako Decides (2010)

 
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Bottom Line

Présenté dans la section forum de la dernière Berlinale et repris cette année dans la compétition du festival Paris Cinéma, Sawako Decides est le sixième long métrage d’un jeune réalisateur âgé de seulement 27 ans très prolifique. En effet Yuya Ishii n’a réalisé son premier film qu’en 2006, s’il continue sur ce rythme on tient [...]

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Posté le 29 juillet 2010 par

 
Critique
 
 

Présenté dans la section forum de la dernière Berlinale et repris cette année dans la compétition du festival Paris Cinéma, Sawako Decides est le sixième long métrage d’un jeune réalisateur âgé de seulement 27 ans très prolifique. En effet Yuya Ishii n’a réalisé son premier film qu’en 2006, s’il continue sur ce rythme on tient le successeur de Takashi Miike en terme de productivité. Avec un goût prononcé pour les loosers et les personnages en décalage avec la société, en bon adepte des gags un peu bas du plafond à tendance scato, Sawako Decides s’annonçait un peu comme des tonnes de comédies nipponnes, à savoir drôle pour une maigre frange du public européen. C’est souvent le cas, la majorité des spectateurs reste complètement hermétique à cet humour provenant d’une culture tellement différente de la notre. Sauf que Yuya Ishii ne livre pas une simple comédie grotesque et inaccessible pour nous pauvres occidentaux. Non, Sawako Decides est une petite perle de comédie suffisamment intelligente pour nous passionner d’un bout à l’autre, et ce malgré sa durée qui flirte avec les deux heures. Non seulement le film est très drôle, mais il est surtout tragique. Le réalisateur s’amuse à malmener les sentiments du public, à jouer avec notre empathie vis à vis de ces personnages, et le résultat est tout simplement savoureux. Une véritable merveille.

sawako decides 1 [Critique] Sawako Decides (2010)

Sorte de feel good movie sans les accords de guitare sèche, Sawako Decides nous fait suivre les pérégrinations de Sawako, ancienne fille de la campagne. Elle en est à sa cinquième année à Tokyo, coincée dans son cinquième boulot chiant comme la mort et engluée dans une relation pathétique avec son cinquième petit ami dont la petite fille la déteste. Pur produit d’une société déshumanisée, adepte du “c’est comme ça, on n’y peut rien”, Sawako est un personnage aussi adorable par son comportement naïf et lunaire que détestable par son côté mou et sans la moindre ambition. On va la suivre pendant ces deux heures dans la misère de sa vie morose dans laquelle elle se vautre lamentablement, entre les humiliations de son patron qui s’amuse à la ridiculiser et ses séances de lavement de colon. Et par un malheureux hasard, la vraie vie que sa mémoire sélective avait effacée, celle qu’elle avait fui en venant à Tokyo, la rattrape.

Sawako Decides dévie alors légèrement de sa trajectoire. Le retour de Sawako à la campagne fait renaitre de vieux démons. Ses amies, son père, cet univers qu’elle a abandonné. On ressent un certain plaisir presque coupable à la voir accumuler les bourdes et à noyer son manque de confiance en elle dans des litres de bières qu’elle s’enfile tous les soirs. Ce portrait d’une des filles les plus paumées qu’on ait pu voir a quelque chose de vraiment touchant, car très naturel. Et pourtant, paradoxalement, le trait est forcé. mais pas dans le sens de l’émotion qui elle nait toute seule, sauf dans la toute dernière partie. Non, ce qui est surligné en très gras c’est l’humour. Et il n’y a rien de plus efficaces que des gags intervenant en plein milieu d’un drame bien lourd. On pense presque à du Wes Anderson en mode grotesque avec une pointe de blagues pipi-caca. Yûya Ishii n’est pas forcément un adepte de l’humour subtil mais le décalage crée n’en est que plus savoureux. Car on a beau rire de bon coeur, Sawako Decides est souvent hilarant, ce qui se trame à l’écran n’est pourtant rien d’autre qu’un drame pesant.

sawako decides 2 [Critique] Sawako Decides (2010)

Car Sawako Decides est avant tout un film qui s’intéresse au parcours d’une fille qui avait refusé son passage à l’âge adulte, et qui n’a pas d’autre choix que d’enfin l’accepter à l’aube du départ de son père. Entre responsabilités à endosser pour sauver l’entreprise familiale et acceptation de soi pour mener enfin la barque de sa vie à bon port, Sawako suit un véritable chemin de croix. Mais traité sur le ton de la légèreté et de l’humour gras, ça passe merveilleusement bien. D’autant plus que le jeune réalisateur n’hésite pas à brosser un portrait peu aguicheur de la société japonaise. Dénigrement de la classe ouvrière et des campagnes, culte de la réussite sociale, suprématie totale des patrons, Yûya Ishii n’y va pas avec le dos de la cuillère pour illustrer les maux qui rongent la société japonaise. Et à côté de ça il nous parle de deuil, d’écologie, d’alcoolisme, de chagrins d’amour et de perte de l’enfance.

Tout cela est mis en scène sobrement, mais avec suffisamment de sérieux pour ne pas tomber dans ce visuel de téléfilm qui parasite tant de productions nippones. Sawako Decides est même truffé de scènes d’anthologie, d’un jet de cendres au visage du petit ami à ce chant surréaliste des ouvrières, en passant par ce discours de Sawako prenant pour thème un message pas si éloigné de celui de Fight Club: “Vous n’êtes pas spéciales, vous êtes moyennes!”. C’est tellement amené naturellement qu’on adhère immédiatement et sans se poser de question, d’autant plus que l’interprète de Sawako n’est autre que Hikari Mitsushima, actrice ô combien talentueuse qui nous avait déjà éblouis dans le chef d’oeuvre de Sono Sion, Love Exposure. Elle irradie une fois de plus la pellicule de sa présence et de la finesse de son jeu. Sublime.

Sous ses airs de pure comédie potache inaccessible au public occidental, Sawako Decides cache une comédie dramatique tout simplement brillante. On y rit de la mort, de la maladie, de la dépression ou de la misère d’une jeune fille paumée. Provoquer le rire par des situations graves nécessite un immense talent et le jeune Yûya Ishii semble avoir déjà tout compris à ces mécanismes. Voilà un réalisateur promis à une belle carrière, et Sawako Decides, son sixième film, en est la superbe illustration.


Nicolas Gilli

 
A créé Filmosphere fin 2009. Bouffe des quantités gastronomiques de films chaque semaine et s'est mis en tête de partager au mieux ses impressions et réflexions sur tout ce qui atterrit au cinéma, ou presque. Avec pour grandes passions la série B à tendance bourrin ou les merveilles en provenance d'Asie. Réalisateurs contemporains préférés : Wong Kar-wai, Terrence Malick, Michael Mann, James Gray, Bong Joon-ho, Guillermo Del Toro, les frères Coen et Tsui Hark.


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