[Critique] Savages (Oliver Stone, 2012)
Réalisateur: Oliver Stone
Après une dizaine d’années d’errance dont on ne retiendra qu’une poignée de fulgurances dans des films très moyens et deux documentaires engagés, Oliver Stone reprend du poil de la bête avec Savages. Derrière une volonté assumée de reproduire en partie la puissance, au moins visuelle, de Tueurs nés, il signe un pur film pulp et [...]
Après une dizaine d’années d’errance dont on ne retiendra qu’une poignée de fulgurances dans des films très moyens et deux documentaires engagés, Oliver Stone reprend du poil de la bête avec Savages. Derrière une volonté assumée de reproduire en partie la puissance, au moins visuelle, de Tueurs nés, il signe un pur film pulp et décomplexé, un film de camés devant l’objectif d’un ex-camé, auquel il manque très certainement la hargne de l’ancien réalisateur en colère et qui peut souffrir de quelques afféteries. Mais un film avant tout revigorant et complètement fou.
A l’origine de Savages il y a un roman éponyme de Don Winslow paru en 2010 aux USA et dont le potentiel cinématographique était plus qu’évident. Presque pensé dès l’écriture pour un traitement au cinéma, il a été vendu en un éclair à Oliver Stone qui avait bien besoin d’un projet un brin décomplexé pour se remettre en selle. Car depuis l’excellent et mal aimé Alexandre (à voir et revoir dans sa version dite “Revisited”) celui qui se glissait volontiers dans la peau du plus gros frondeur d’Hollywood n’a cessé de décevoir son public, sans même parler des spectateurs américains qui avaient enfin une bonne raison de le détester. Avec Savages, il retrouve également son nouveau terrain de jeu favori après le Vietnam, le sud des États-Unis et l’univers latino qu’il avait exploré autant dans ses documentaires que dans les scripts de Scarface et Salvador. Point de pensum ou de grosse charge à l’arrivée, Oliver Stone n’a plus besoin de scruter l’Amérique dans le fond de l’œil, mais il reproduit quelque chose qu’il avait déjà fait sur Tueurs nés il y a bientôt 20 ans : retravailler à l’extrême une certaine représentation de l’Amérique au cinéma en travestissant des codes cools pour en tirer une série de portraits grotesques. Le polar, le film de dope, le western, la comédie et la romance, tout passe dans le broyeur Stone qui trouve un nouveau souffle, à défaut de retrouver un propos offensif plus concret.
Savages c’est un peu la cour aux miracles bâtie autour d’archétypes qui tirent tellement sur les clichés qu’ils coupent les ponts avec toute notion de réalisme. La boss du cartel mexicain est hystérique, son bras droit est un gros taré à moustache, le flic du coin est corrompu jusqu’à l’os, un des dealers semble sur la rampe de l’engagement chez Greenpeace à chaque réplique tandis que l’autre montre bien ses cicatrices physiques et mentales d’un passé dans l’armée. Et au milieu, il y a une déesse qui s’appelle O. Savages est un tissu amoureux et violent, sensuel et sexuel, parcouru de bons mots et d’éclats de rage dans un maelström d’images qui repensent et chahutent le découpage et les textures comme peu de films ont osé le faire, et dont les plus fous restent Tueurs nés et Domino. On retrouve là le Oliver Stone sale gosse qui s’amuse à briser les lignes en reproduisant une certaine esthétique à la mode pour mieux en souligner ses excès. Noir et blanc cradingue, couleurs hyper saturées, dutch angles au ralenti et coquetteries d’un montage aussi complexe que frimeur font partie des ingrédients de cette étrange recette qui souffle un vent nouveau sur l’œuvre d’Oliver Stone tout en la privant de son âme. Le réalisateur aux opinions politiques tranchées et au regard aussi lucide qu’assassin sur ses semblables, il est resté en veille et a cette fois laissé la place à l’amuseur. Du moins en apparence. Savages n’est pas un grand film à thèse dans la mesure où son discours sur la notion de “sauvage” est tout à fait anecdotique, et d’autant plus devant celui sur le traitement de la violence en mode “cool” au cinéma. Ce que pointe assez justement Oliver Stone, et notamment à travers une pirouette en apparence crétine, c’est qu’aujourd’hui Hollywood peut faire gober n’importe quoi à son public, le manipuler à foison, lui faire avaler les plus grosses couleuvres, il suivra toujours. C’est en partie là-dessus que la filiation à Tueurs nés est immédiate, dans la farce et le faux film cool, cachant habilement un regard acéré. Mais Oliver Stone a vieilli et on aurait aimé le retrouver plus rentre-dedans, dans une de ses joutes avec le politiquement correct et les fondations d’une Amérique qu’il a tant aimé détesté. Au lieu de ça, sa liberté de ton lui ouvre la voie d’un film aux relents très tarantinesques. Et ce n’est pas la pire des qualités. Savages est l’œuvre d’un homme apaisé, peut-être vaincu par le système qu’il a combattu, qui fait preuve d’une réelle générosité envers son public en lui proposant un drôle de shoot d’adrénaline et d’acide pendant un peu plus de deux heures.
De son introduction tonitruante à son final qui n’en est pas un (à moins que si), Savages va développer une sorte de film choral à la fois cool et malsain, se baladant d’un extrême à l’autre de façon totalement décomplexée. On notera toutefois deux écueils majeurs dans l’exercice. Tout d’abord, le film étant essentiellement contée du point de vue de O, Oliver Stone utilise systématiquement un procédé de voix off au départ séduisant, puis franchement ennuyeux quand l’introduction de chaque personnage intégrant le récit y passe. Le rythme de la première partie du film est ainsi mis à mal par ce choix très littéraire qui aurait mérité un traitement plus énergique, plutôt que la mélancolie du conte qu’il confère à la narration. Autre point de discorde, le dernier acte du film. Oliver Stone est à la peine pour finir son film, use d’un artifice un brin agaçant (même si dans son projet il a du sens) et surtout étire son final jusqu’à le rendre interminable. Dommage de venir ainsi tirer une balle dans le pied d’une construction qui tenait plutôt très bien la route. Pourtant, au delà de ces quelques déchets, Savages possède un fort pouvoir de séduction qui rend l’expérience euphorisante. A l’exception de son dernier acte, le film bénéficie d’une rythmique impeccable et enchaîne les tours de force et les passages obligés avec un brio qu’on n’attendait plus. Les scènes de torture, vestiges des images d’actualité et des nouveaux médias, un énorme gunfight, une vraie séquence de western, des scènes de baise enflammées, de la défonce, tout y est suresthétisé jusqu’à donner une impression de surcharge salvatrice. Oliver Stone a mis tous les atouts de son côté pour que l’expérience du spectateur soit si intense, avec notamment la présence du directeur de la photographie Daniel Mindel (ayant officié sur John Carter mais surtout Spy Game et Domino, le lien est évident) et pas moins de 3 monteurs, dont deux ayant déjà travaillé avec le réalisateur sur L’enfer du dimanche, afin de déconstruire au maximum chaque séquence et la repenser comme une mosaïque de textures d’images. En résulte un film sous acide à l’identité visuelle composite qui laisse une place fondamentale aux acteurs. Le trio composé de Blake Lively, Taylor Kitsch et Aaron Johnson, méconnaissable, se réclamant de Butch Cassidy et le Kid, fonctionne à la perfection en incarnant cette génération électronique et écolo face à des bad guys bien plus old school. Et si Salma Hayek en fait peut-être un peu trop dans l’hystérie maternelle, Benicio Del Toro et John Travolta sortent le grand jeu, bluffants d’un bout à l’autre jusqu’à une rencontre à l’écran qui bénéficie comme chaque séquence dialoguée d’une écriture percutante et inspirée. Les dialogues de Savages, sa mosaïque de personnages hauts en couleurs, ses gangsters, sa bande originale, sa cinéphilie et sa violence outrancière, Oliver Stone chasse officiellement sur le terrain de Quentin Tarantino, à qui il devait le script d’un de ses meilleurs films, Tueurs nés. Et même si le plaisir de le retrouver en forme est là, on le préférait quand il avait des choses plus profondes à raconter, quand il était vraiment en colère…
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