[Critique] Sandcastle (2010)
Réalisateur: Boo Junfeng
Cela a déjà été dit et répété dans ses pages, le cinéma de Singapour est rempli de promesses. L’industrie locale y est en plein développement et il ne fait aucun doute que dans quelques temps le pays sera un des représentants majeurs du cinéma asiatique. Et le tout sur l’impulsion d’une poignée de cinéastes avec [...]
Cela a déjà été dit et répété dans ses pages, le cinéma de Singapour est rempli de promesses. L’industrie locale y est en plein développement et il ne fait aucun doute que dans quelques temps le pays sera un des représentants majeurs du cinéma asiatique. Et le tout sur l’impulsion d’une poignée de cinéastes avec en tête un certain Eric Khoo (réalisateur de Be With Me et My Magic) bien connu des cinéphiles et qu’on retrouve ici au poste de producteur exécutif. Il est bon de le voir soutenir des futurs talents, dont le jeune Boo Junfeng qui signe ici son premier long métrage en solo (il avait participé à l’omnibus singapourien Lucky 7) après avoir récolté nombre de récompenses pour ses courts. La particularité de ce futur grand nom du cinéma est de traiter dans ses films des problèmes majeurs, voir des sujets tabous (dont la transsexualité dans son segment de Lucky 7), mais à la manière d’Eric Khoo il aborde ces sujets sans forcer sur le pathos et en y apportant une forte dose de poésie visuelle. Cela se traduit dans les faits par de très jolis plans et un rythme lancinant qui permettent à ce drame poignant doublé d’un récit initiatique de ne jamais tomber dans la lourdeur ou dans le cinéma vérité sans âme. On en ressort le coeur serré mais avec le sourire, le traitement apporté évitant de tomber dans un ton dépressif, avec la certitude que ce garçon n’a pas fini de nous étonner et qu’il méritait bien sa sélection à la Semaine de la Critique cette année.
Il ne faut pas s’arrêter à l’affiche qui pompe honteusement celle de (500) Jours Ensemble ou à la bande annonce qui vend une sorte de version asiatique des feel good movies indépendants US (même musique), Sandcastle vaut bien plus que ça. À travers l’histoire de En, c’est l’histoire d’un pays que l’on connait très mal qui nous est racontée. Mais plus qu’une simple leçon d’histoire qui aurait été vaine sous forme de fiction, c’est une quête et une plongée dans le passé, éléments nécessaire pour se découvrir soi et espérer construire son futur. Si la formule peut paraitre pompeuse, il parait évident qu’il convient de savoir d’où on vient pour comprendre où on va. C’est ce principe qui régit le récit du film, et qui prend une ampleur supplémentaire sachant que dans la culture asiatique en général, bien plus que chez nous, il y a cette tendance destructrice à cacher et enfouir le plus profondément possible un passé douloureux et difficile à assumer en société.
Ainsi, nous suivons en parallèle le passage douloureux à l’âge adulte de En avec l’éclosion assez brutale de son désir et sa recherche pour savoir qui était son père mort trop tôt. Se rapprochant, contre son gré dans un premier temps, de ses grands parents, il va découvrir que son géniteur faisait partie des mouvements étudiants des années 60, ceux-là même qui ont précédé l’indépendance de la république de Singapour et qui sont depuis effacés de la mémoire collective par l’endoctrinement subi lors du service militaire obligatoire. Dans un pays qui avance à une vitesse incroyable, regardant tellement loin en avant qu’il en oublie son passé, qui est passé du tiers monde à la prospérité capitaliste en une seule génération, les convictions politiques sont devenues troubles. Et comme conséquence logique la jeunesse a quelque peu perdu, ou n’a jamais vraiment pu construire, sa véritable identité. C’est ce que va vivre En suite à un drame dans le cercle familial, il va remonter le passé pour comprendre qui il est et construire son identité, déterrer de vieux démons et ainsi redonner de la consistance à sa famille vivant dans l’oubli total.
Pour mettre en images ce passage à l’âge adulte, Boo Junfeng livre un travail très soigné. Avec une mise en scène très posée, de lents mouvements de caméra au milieu de plans fixes, il réussit pourtant à ne pas nous proposer un objet filmique froid et sans âme. Tout simplement car il transpire de son film un véritable attachement à ses personnages. On sent que le sujet tient le réalisateur très à coeur, qu’il a mis beaucoup de lui-même à l’intérieur, et il en ressort une tendresse communicative. Si on sent son manque de maturité dans le traitement de certaines scènes majeures qu’il préfère abréger alors qu’elles auraient pu durer pour renforcer leur puissance émotionnelle, le résultat est tout de même de très haut niveau pour un premier film. Filmé intelligemment, Sandcastle n’a finalement pas à rougir en comparaison des autres drames familiaux en provenance de Singapour.
En faisant appel à des acteurs confirmés autant qu’à des amateurs, Boo Junfeng crée l’empathie envers ces personnages terriblement humains et qui pour certains cherchent seulement à se protéger quand d’autres veulent se construire. Tous sans exception réussissent à nous émouvoir tant on s’identifie facilement à eux, avec en tête le jeune Joshua Tan, impressionnant de naturel. S’il n’est pas complètement exempt de défaut intimement liés au manque d’expérience du réalisateur, Sandcastle est un superbe drame qui n’appuie jamais trop le côté dramatique justement, qui garde un certain recul afin de toucher le spectateur. Utilisant merveilleusement la symbolique au travers d’objets ou d’animaux (la libellule), le film illustre de bien belle manière la fragilité des souvenirs, qui tels des châteaux de sable sont tellement éphémères que les petites vagues du temps qui passe peuvent les effacer pour de bon et enterrer tout ce qu’ils représentent.
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