[Critique] Reality (Matteo Garrone, 2012)
Réalisateur: Matteo Garrone
En 2008 Matteo Garrone frappait très fort avec Gomorra, réinvention du film de gangsters par l’anti-spectaculaire, à travers une mise en scène proche du cinéma du réel et grâce au matériau de base en or de Roberto Saviano. Avec Reality il change complètement de registre et se frotte à ce qu’il a voulu être une [...]
En 2008 Matteo Garrone frappait très fort avec Gomorra, réinvention du film de gangsters par l’anti-spectaculaire, à travers une mise en scène proche du cinéma du réel et grâce au matériau de base en or de Roberto Saviano. Avec Reality il change complètement de registre et se frotte à ce qu’il a voulu être une comédie. En background, Grande Fratello, le Secret Story italien et plus généralement l’illusion de la TV réalité. En première ligne, le portrait d’un homme qui se laisse prendre au jeu et perd le sens des réalités. Plutôt beau même si balourd, incisif même si déjà vu, Reality ne réitère pas le choc Gomorra mais s’avère être un exercice partiellement passionnant. Avant de s’évaporer dans le néant de sa dernière partie franchement faiblarde tant elle jongle avec des lieux communs.
La beauté de Reality se situe justement dans son observation du rapport de l’homme à la réalité, et de la puissance de l’illusion. Avec son ouverture aérienne qui semble délimiter un terrain de jeu, ou un décor fermé de cinéma, le film lance très tôt la piste du conte. Une impression qui sera encore appuyée par la bande originale aux tonalités très burtoniennes et devenues la norme du conte de fées au cinéma. Le conte est là également à travers sa galerie de personnages, tous très hauts en couleurs, fées difformes et représentations réalistes des guides de légendes. Avec ces éléments et un héros formidable d’humanité (et de faiblesse), Reality est un foisonnement d’idées qui peinent parfois à se concrétiser en quelque chose de précis. Dans toute sa première partie, Matteo Garrone met en place une mécanique fascinante en posant l’illustration de cette troupe de personnages représentant aussi flamboyants que pathétiques de ce qu’on appelle la classe moyenne d’aujourd’hui. Leur caractéristique : la consommation de masse et le masque de cette utopie illusoire que constitue la quête de la célébrité. Reality s’intéresse de près à cette manipulation de masse à tous les niveaux. Le robot électroménager, le parc aquatique… et la téléréalité bien entendu. La limite évidente de l’exercice réside dans son caractère de déjà vu. De The Truman Show au récit d’Ellen Burstyn dans Requiem for a Dream, les sujets les plus forts de Reality ont déjà été traités ailleurs, et plutôt bien. Mais pourtant, Matteo Garrone parvient à séduire avec son interprétation très particulière. Très tôt dans le film il installe la notion d’illusion, de farce et de manipulation par l’apparence. Il va d’ailleurs faire de son héros, un parfait imbécile car adepte du déguisement, la cible parfaite de l’illusion toute puissante de la téléréalité. A travers Luciano c’est toute une génération de classes moyennes qui est visée et tournée en ridicule, droguée à la TV poubelle et bernée par l’utopie débile de la célébrité comme fin en soi. C’est un lieu commun, mais Reality parvient tout de même à nous accrocher pendant une bonne heure sans aucun problème, par son foisonnement et son hystérie, par la beauté de sa mise en scène et son incroyable personnage principal, incarné à merveille par Aniello Arena, en prison pour meurtre actuellement alors qu’il est un sérieux candidat au prix d’interprétation masculine. Son parcours est criant de naturel, trouvant un écho dans la société européenne moderne au sens le plus large, toute entière acquise à la cause de la célébrité avant tout. La beauté du geste, avant la dernière demi-heure, est de traiter le sujet sur le mode de la comédie satyrique, dans la grande tradition italienne. Le hic est que le film a beau être cruel et provoquer des situations pathétiques, il n’est jamais vraiment drôle.
Une fois qu’il a bien fustigé le système, Matteo Garrone peut se concentrer exclusivement sur son personnage, et c’est là qu’on commence à s’en désintéresser. Sur le papier c’est passionnant, car cet homme laisse échapper la réalité au profit de la sienne qui n’est que l’espoir d’une vie de fiction, car les névroses qu’il développe sont incroyablement riches jusqu’à la paranoïa totale, car voir un homme sombrer et être aspiré par un système reste un spectacle puissant. Malheureusement, à force d’une certaine lourdeur dans ses effets, réduisant l’impact des plans séquences, parfois magistraux, par leur côté systématique, d’une durée excessive et de digressions inutiles, Reality n’est pas le grand film sur la manipulation qu’il pouvait être. A la croisée entre Frederico Fellini et Secret Story, mais mis en scène par un adepte des plans interminables qui font entrer l’action dans le cadre plutôt que de la créer par lui, Reality est une œuvre d’esthète qui en fait un peu trop pour pas grand chose, qui brasse des idées bien trop communes et qui le fait surtout beaucoup trop tard. On connait ces dérives, on connait les risques, les traiter aujourd’hui c’est un peu arriver en retard à un match décisif. Dommage, car derrière la semi-déception de ne pas retrouver la puissance de Gomorra, Reality n’a rien d’un film désagréable, bien au contraire. Et ce jusqu’à cet incroyable scène finale dans laquelle réalité et illusion se mêlent complètement.
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