[Critique] Poulet aux prunes (2011)
Réalisateur: Marjane Satrapi, Vincent Paronnaud
Dans le genre bien défini (quoique) du “film casse-gueule” le petit dernier s’appelle Poulet aux prunes. Adaptation live de la bande dessinée éponyme de Marjane Satrapi qui retrouve son compère Vincent Paronnaud quatre ans après le miraculeux Persepolis, cet essai risque bien d’être accueilli dans un torrent de haine. En effet en France on n’aime la [...]
Dans le genre bien défini (quoique) du “film casse-gueule” le petit dernier s’appelle Poulet aux prunes. Adaptation live de la bande dessinée éponyme de Marjane Satrapi qui retrouve son compère Vincent Paronnaud quatre ans après le miraculeux Persepolis, cet essai risque bien d’être accueilli dans un torrent de haine. En effet en France on n’aime la bande dessinée que quand elle reste sur du papier et on n’accepte que des acteurs jouent des pantins sans vie que dans des films d’auteurs philosophant bêtement sur la vie et les tracas du quotidien. Balancer des grands acteurs populaires dans des décors en carton-pâte, jouer la carte du kitsch total et leur faire réciter du texte en mode théâtral c’est exactement ce que la critique française n’aime pas et on le vérifiera sans doute mercredi prochain. Tout cela pour dire qu’en marge de ses qualités ou défauts, Poulet aux prunes est un film qui s’est tiré une balle dans le pied dès que le choix d’en faire un film live fut arrêté. Car au pays des fromages qui puent il ne faut pas tout mélanger et chacun doit rester bien coincé dans sa case, au risque d’y passer toute une carrière. Pourtant Poulet aux prunes c’est la preuve qu’on peut encore produire des films audacieux en France sans qu’ils se retrouvent avec un sujet trash, et si la réussite n’est pas aussi totale qu’on l’espérait, le résultat est loin d’être honteux. Mieux, il possède un charme fou qu’on avait pas retrouvé depuis 10 ans et une certaine Amélie. Elle aussi avait reçu un accueil chaleureux.
![poulet aux prunes 1 poulet aux prunes 1 [Critique] Poulet aux prunes (2011)](http://www.filmosphere.com/wp-content/uploads/2011/10/poulet-aux-prunes-1.jpg)
Alors que tout cela couvait déjà dans Persepolis mais se devait de rester caché derrière un sujet fort et une certaine rigidité d’une animation peu évoluée, Poulet aux prunes est l’occasion pour les auteurs d’embrasser complètement leurs influences narratives et visuelles. Tandis que l’ensemble du film se réclame d’un mélo à la Douglas Sirk, le duo truffe le film de références qui vont d’Alfred Hitchcock à Friedrich Wilhelm Murnau en passant par Michael Powell et Emeric Pressburger. Là encore, mixer des courants si distincts n’est pas la meilleure idée pour s’attirer les faveurs de la critique qui n’y verra jamais rien d’autre qu’une oeuvre impersonnelle puisant ses meilleures idées chez les autres. Pourtant à y regarder de plus près et sans même avoir approché la bande dessinée dont est tiré le film, il se dégage de Poulet aux prunes ce doux parfum de fable que peu d’oeuvres hexagonales parviennent à toucher du doigt. Un film qui commence comme un conte à l’humour noir et qui se termine tel un grand mélo romantique classique, il fallait oser et la prise de risque est une composante de la création que certains ne connaîtront jamais. Il convient de saluer le geste et de donner sa chance à un film qui ose beaucoup e choses, essuie de nombreux plâtres, mais possède ce souffle qu’on ne retrouve que dans les oeuvres sincères, chose rare aujourd’hui. Les choix de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud sont radicaux afin de s’écarter du style graphique de la bande dessinée, impossible à calquer au cinéma, tout en donnant une définition originale de ce que doit être une bande dessinée live au cinéma. Cette radicalité se trouve autant dans le récit, morcelé, déconstruit, brouillé, constitué de petites scènes et d’un fil narratif ténu afin de créer quelque chose de nouveau. Mais également dans la mise en scène et la direction artistique qui adoptent des codes esthétiques variant en permanence, privilégiant autant l’immobilité que le mouvement grandiloquent et autant la couleur que le monochrome. Clairement, ce côté un peu fourre-tout est à la fois un atout majeur car il transpire de Poulet aux prunes une volonté de ne pas faire comme les autres, tout en gardant un esprit général très proche des travaux de Jean-Pierre Jeunet, mais c’est également sa plus grosse faiblesse. Ce manque de rigueur et de frontières claires à la fois dans les genres et dans le visuel risque bien de ne pas plaire à tout le monde. Il ne faudrait pas oublier qu’on est là face à un second long métrage seulement et surtout un premier film en live, il est donc logique d’y trouver des expérimentations de débutants qui se cherchent. Le fait est que dans l’ensemble ça fonctionne vraiment bien car on y retrouve les éléments tragiques et drôles qui font l’essence des contes, plus les sentiments exacerbés qui font celle des grandes histoires d’amour.
![poulet aux prunes 2 poulet aux prunes 2 [Critique] Poulet aux prunes (2011)](http://www.filmosphere.com/wp-content/uploads/2011/10/poulet-aux-prunes-2.jpg)
Et Poulet aux prunes c’est ça avant tout, une grande et tragique histoire d’amour, de celles qui rongent par leur intensité. Monté tel un conte à rebours, construit en chapitres annonçant la mort du héros et avec la présence parfois trop pesante de sa voix off, le film s’assume complètement en tant qu’expérience. Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud poussent leur jeu avec les codes du cinéma et les textures d’image extrêmement loin, dépassant parfois la ligne jaune, mais ne reculent jamais devant la difficulté. Ainsi, à des mouvements de caméra complexes et tortueux viennent s’accoler des pures scènes d’épouvante ou de parodie de soap TV. ET tout cela sans avoir peur du kitch non plus qui s’impose tel un véritable état d’esprit ici. Des décors aux costumes en passant par le récit lui-même, tout est too much et tout est dans le fake absolu. Elle est justement là la grande force de Poulet aux prunes, réussir à créer un destin hors du commun, un vrai personnage de tragédie et de cinéma qui s’élève au-dessus de cet ensemble surréaliste. Du faux naît le vrai, car cette histoire d’amour et le mal qu’elle a pu faire à cet homme on finit par y croire. Et de tous ces décors en carton-pâte, de ces volutes de fumée bien trop stylisés, de ces acteurs dans la pose et le surjeu, une forme de réalité s’impose et l’émotion traitée à la manière des grands classiques, sans retenue aucune, parvient à nous emporter. On pourra tout lui reprocher à Poulet aux prunes, et en premier lieu son manque de cohésion et ses excès graphiques, mais pour peu qu’on y adhère le résultat à l’écran est un merveilleux voyage derrière un Mathieu Amalric encore une fois formidable.













