[Critique] Outrage (2010)
Réalisateur: Takeshi Kitano
Toujours estampillé comme cinéaste des yakuzas alors qu’il n’a plus abordé le sujet depuis Aniki, mon Frère sorti en 2000, Takeshi Kitano revenait cette année au festival de Cannes pour y présenter Outrage, son film le plus facétieux depuis bien longtemps. Les réactions furent sans appel: c’est mauvais. Si on se replonge plus en détails [...]
Toujours estampillé comme cinéaste des yakuzas alors qu’il n’a plus abordé le sujet depuis Aniki, mon Frère sorti en 2000, Takeshi Kitano revenait cette année au festival de Cannes pour y présenter Outrage, son film le plus facétieux depuis bien longtemps. Les réactions furent sans appel: c’est mauvais. Si on se replonge plus en détails dans ce qui avait été dit, on se rend compte que l’adjectif “incompréhensible” y fut souvent associé, preuve que soit les critique sur place avait mis leur cerveau sur off ou qu’ils n’ont tout simplement pas la moindre connaissance de l’oeuvre du maître japonais qui livre avec Outrage non pas un de ses chefs d’oeuvres mais un objet inclassable justement destiné à choquer, un pied de nez formidable envers tous ceux qui l’ont par le passé assimilé à un réalisateur attaché à la violence par dessus tout. Et si on a pu lire un peu partout que Takeshi Kitano opérait avec Outrage un retour aux sources, force est de constater que c’est inexact, complètement. Car à part la présence de yakuzas comme dans Hana-Bi, Sonatine ou Violent Cop, ces films n’ont rien en commun avec son dernier, tout comme ils n’ont que peu de points communs entre eux. Non, Outrage c’est le retour du Kitano conteur sombre après une période introspective de Takeshis’ à Achille et la Tortue, et c’est l’évolution vers une oeuvre où il n’est plus au centre. À tel point même qu’il met pour la première fois en scène toute une bande d’acteurs qui pour la plupart n’ont jamais travaillé avec lui, sans véritable personnage central et loin de sa famille de cinéma. À l’arrivée c’est une farce, mais brillante.
![outrage 2 outrage 21 [Critique] Outrage (2010)](http://www.filmosphere.com/wp-content/uploads/2010/11/outrage-21.jpg)
Takeshi Kitano, malgré tout ce qui a pu être dit au sujet de son oeuvre, est un artiste qui ne s’est jamais pris très au sérieux. Et à quelques exceptions près il en est de même pour ses films, faussement légers et bercés d’un humour noir si particulier. Avec Outrage son approche évolue considérablement. Adieu la poésie des films cités ci-dessus et place à un vrai yakuza-eiga dans la plus pure tradition de ceux de Kinji Fukasaku, un des rares réalisateurs japonais que Kitano respecte profondément. Il s’agit donc d’un vrai film de yakuza, genre qu’il n’avait finalement jamais abordé frontalement, mais qu’il va s’amuser à pervertir, car Kitano n’est pas un réalisateur comme les autres et qu’il aime autant se surprendre que surprendre le public. L’univers qu’il y dépeint n’a rien du glamour et du respect d’un certain code auquel on était plus ou moins habitués, au contraire. Les yakuzas de Kitano ont évolué, peu de chances qu’il partent au bord de la mer avec un enfant, et passent leur temps à se gueuler dessus ainsi qu’à se faire des coups en douce.
Outrage est un film de trahisons, où l’on cherche à réparer de façon absurde la moindre petite erreur en essayant de garder la tête haute et le respect de ses pairs. Tout part d’une scène grotesque: on offense sans le savoir le clan voisin et c’est l’escalade surréaliste. Chacun cherche à protéger son petit bout de territoire et n’hésite pas à poignarder dans le dos celui à qui il sourit en face. La conclusion inévitable est un déchaînement de violence comme on n’en a jamais vu chez Kitano. Pour la première fois il n’utilise plus nécessairement le hors champ et filme les actes les plus atroces plein cadre, transformant le moindre élément de décor en un outil mortel. Il en résulte une succession de scènes hyper violentes, des gunfights outranciers, un passage douloureux chez le dentiste ou encore une pendaison à l’horizontale. Mais tout cela n’est pas très sérieux malgré les apparences. Takeshi Kitano, en grand farceur, répond brillamment à tous ceux qui le taxaient de cinéaste de la violence alors que ce n’était clairement pas le cas. Cette fois il leur en donne de la violence et du sang, du grain à moudre qu’il s’est amusé à mettre en scène. Il n’est pas bien difficile d’y voir le second degré évident, Outrage est bourré d’humour, en particulier quand il démonte les conventions.
![outrage 1 outrage 11 [Critique] Outrage (2010)](http://www.filmosphere.com/wp-content/uploads/2010/11/outrage-11.jpg)
Car l’air de rien, il brise habilement l’image du yakuza au code d’honneur irréprochable. En cela Outrage est à rapprocher d’Election 2 de Johnnie To, toutes proportions gardées. Dans les deux cas il est question de l’évolution de la pègre moderne, de l’abandon des traditions ancestrales pour une lutte de pouvoirs qui tourne à l’absurde. Dans Outrage il ne suffit plus de se couper une phalange pour laver un affront, serait-ce douloureusement au cutter, l’argent prend le pas sur le respect, rien ne va plus. Takeshi Kitano prend le parti du décalage total, preuve ultime que tout ceci n’est pas très sérieux, même si le ton peut paraître parfois très brutal, sans doute trop pour les esprits délicats et peu ouverts. Il n’y a qu’à voir comment Kitano traite les chefs yakuzas, ne perdant aucune occasion de les ridiculiser. Bien sur cette vaste blague trouve parfois ses limites dans certains portraits. On ne comprend pas vraiment la caricature faite de l’ambassadeur africain, même s’il est assez jouissif de le voir manipulé de la sorte. Marque d’évolution considérable, Kitano qui ne jurait que par les plans fixes ou légers travellings il y a quelques années s’abandonne aux joies des mouvements de caméra de plus en plus complexes. À ce titre l’ouverture titre est tout bonnement géniale, il prouve avec une aisance effrayante à quel point il fait partie des metteurs en scène qui comptent de par le monde. Et puis il y a tous ces acteurs formidables de Ryo Kase à Tomokazu Miura, parfaits dans l’outrance, la vulgarité et la fureur. Dernier point et non des moindres, il serait ridicule de s’offusquer de l’absence de Joe Hisaishi à la bande son. Il n’a plus travaillé avec Kitano depuis Dolls et sa musique poétique s’accorderait bien mal à tout ça. Non, vraiment, la partition synthétique choisie ici, et qui convoque parfois les compositions de John Carpenter, est idéale pour appuyer le décalage de l’ensemble.














