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[Critique] Oncle Boonmee (celui qui se souvient de ses vies antérieures) (2010)

 
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Bottom Line

Quelqu’un a dit concernant ce film “la palme dort”. Autant la formule est plutôt bien trouvée, autant elle est absolument injustifiée. Car qualifier Oncle Boonmee de simplement ennuyeux est une preuve évidente du refus d’ouvrir son esprit à une culture lointaine ainsi qu’au cinéma métaphorique et poétique dans sa globalité. À l’inverse, il n’est pas non [...]

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Posté le 15 septembre 2010 par

 
Critique
 
 

Quelqu’un a dit concernant ce film “la palme dort”. Autant la formule est plutôt bien trouvée, autant elle est absolument injustifiée. Car qualifier Oncle Boonmee de simplement ennuyeux est une preuve évidente du refus d’ouvrir son esprit à une culture lointaine ainsi qu’au cinéma métaphorique et poétique dans sa globalité. À l’inverse, il n’est pas non plus impossible de détester ce film en le refusant en bloc, et ce même s’il s’agit peut-être de ce qui est arrivé de mieux sur nos écrans cette année. Apichatpong Weerasethakul n’est pas du genre à faire dans la demi-mesure, et les réactions face à sa dernière oeuvre sont forcément à son image. Concrètement, ceux qui avaient été conquis par ses précédents travaux seront en terrain connu et s’émerveilleront de retrouver cet immense artiste poursuivre sa route pendant que ses détracteurs retrouveront tout ce qu’ils détestaient déjà, du grain facile à moudre pour la critique donc. De la même façon Oncle Boonmee a divisé le jury de Cannes qui l’a finalement préféré au très beau mais clairement plus faible des Hommes et des Dieux. Troisième récompense cannoise bien méritée pour le thaïlandais qui est un de nos artistes contemporains les plus talentueux et qui signe ici non pas son meilleur film mais une sorte de porte d’entrée vers son cinéma. Oncle Boonmee n’est pas un film imperméable ou élitiste, au contraire. Ce n’est pas non plus une oeuvre de poseur prétentieux, c’est simplement un nouveau jalon dans une oeuvre complexe, exigeante, mais fascinante une fois absorbé par son univers unique et sans équivalent aujourd’hui. C’est peut-être le film le plus accessible d’Apichatpong Weerasethakul, c’est pour cela que ce n’est pas son meilleur mais pourtant son plus important. Indispensable et magique.

Oncle Boonmee celui qui se souvient de ses vies antérieures 1 [Critique] Oncle Boonmee (celui qui se souvient de ses vies antérieures) (2010)

On retrouve dans Oncle Boonmee les éléments des films précédents du réalisateur, de sa fascination pour la jungle et la flore depuis Blissfully Yours aux créatures fantastiques de Tropical Malady, avec en filigrane son thème chéri, celui de la réincarnation. Ainsi, Oncle Boonmee est un film profondément ancré dans la culture thaïlandaise, et plus généralement dans le bouddhisme. Et tout tourne autour de cette thématique, même si réduire le film à ce seul sujet serait une terrible erreur. Pendant près de deux heures qui filent à toute allure comme un doux songe dont on ne souhaiterait jamais s’échapper, nous suivons l’Oncle en question, malade sous dialyse et au seuil de la mort. Oncle Boonmee est un des rares films à se focaliser sur un concept qui dépasse complètement le cadre de la culture occidentale, le karma, c’est sans doute ce qui l’a rendu relativement obscur pour certains spectateurs. Mais Apichatpong Weerasethakul traite le sujet avec une rare intelligence. Pendant que l’oncle sur le point de mourir se voit rempli de regrets par rapports à ses vies précédentes dans lesquelles il a sans doute mal agi, en payant les conséquences aujourd’hui, la tante n’éprouve pas le moindre remord à écraser des insectes. Deux niveaux bien distincts de connaissance.

Le réalisateur montre en parallèle les regrets de cet homme et de ses proches qui voient réapparaître les fantômes du passé avec la toute puissance de la nature et des anciennes croyances. Le temps d’une vision aussi mystérieuse que magnifique – et qui a beaucoup fait parler d’elle – il nous livre son portrait de la beauté universelle à travers l’étreinte d’une princesse défigurée et d’une divinité sous forme de poisson-chat. Plus tard il nous entraîne dans une régression embryonnaire lors d’une séquence tout simplement hypnotique. On peut voir dans Oncle Boonmee ce qu’on veut bien accepter, mais on se doit de louer sa capacité à manier un propos fantastique à travers une forme d’auteurisme qui ne le permettait à priori pas. Pourtant chez Apichatpong Weerasethakul on n’est jamais surpris de voir apparaître et disparaître le fantôme d’une défunte s’invitant à table ou un singe-fantôme tout droit sorti d’une vision de Cocteau. Il nous entraîne dans une sorte d’hypnose cinématographique, un voyage sensoriel où la rationalisation n’a pas lieu d’être, mais nous livre cette fois les clés de son univers, même s’il se permet lors d’une dernière séquence de nous rappeler à quel point son cinéma dépasse toute forme de logique.

Oncle Boonmee celui qui se souvient de ses vies antérieures 2 [Critique] Oncle Boonmee (celui qui se souvient de ses vies antérieures) (2010)

Pour nous emmener en voyage Apichatpong Weerasethakul use de superbes plans séquences et imprime un rythme des plus posés comme pour faire entrer le spectateur dans une sorte de transe comateuse surréaliste. Ainsi plus aucune vision de l’esprit ne nous choque, on se retrouve complètement à sa merci. L’autre effet de style que semble adorer ce petit génie est le hors champ. Comme personne, il prend un plaisir fou à filmer un sujet en pleine conversation pour rapidement le quitter et se focaliser sur autre chose, tout en gardant les dialogues au premier plan. L’effet est saisissant, irréel. Oncle Boonmee puise sa puissance magnétique de la façon qu’a le réalisateur de manier la poésie pure, celle de la jungle et des ces âmes errantes, et la terreur. Effroi naissant de visions, celles de ces singes aux yeux rouges ou celles du futur qui détruit les traditions et croyances ancestrales. On peut presque trouver cela rétrograde, mais on qualifiera plutôt Apichatpong Weerasethakul de conservateur visionnaire, doté d’un regard de cinéaste qui n’a pas son pareil. À l’arrivée, il nous brouille les sens, nous fait rêver, nous perd et réussit même à nous émouvoir réellement, il peut remercier ses superbes acteurs pleins d’humanité au passage, tous sont sublimes dans l’excès.

Elle en aura fait couler de l’encre et de la salive cette palme d’or. Pourtant, pour y voir une arnaque il faut vraiment manquer de goût. Oncle Boonmee est une fable magnifique sur la mort et la réincarnation, un conte fantastique qui flirte avec la science-fiction et plonge dans le drame, un moment d’égarement cinéphilique exigeant et complexe. Mais Apichatpong Weerasethakul rend l’ensemble relativement accessible pour qui se laisse aller à la dérive des sens. Il en résulte une oeuvre sensible, belle à en pleurer et qui n’a vraiment pas volé sa palme d’or. Pas le meilleur film de son auteur c’est vrai, mais on reste là à un niveau d’excellence peu courant.


Nicolas Gilli

 
A créé Filmosphere fin 2009. Bouffe des quantités gastronomiques de films chaque semaine et s'est mis en tête de partager au mieux ses impressions et réflexions sur tout ce qui atterrit au cinéma, ou presque. Avec pour grandes passions la série B à tendance bourrin ou les merveilles en provenance d'Asie. Réalisateurs contemporains préférés : Wong Kar-wai, Terrence Malick, Michael Mann, James Gray, Bong Joon-ho, Guillermo Del Toro, les frères Coen et Tsui Hark.


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