[Critique] Mystères de Lisbonne (2010)
Réalisateur: Raoul Ruiz
Quand un immense réalisateur tel que le chilien (d’origine, il est naturalisé français) Raúl Ruiz, considéré comme l’un des plus grands au monde, décide de s’attaquer à un roman fleuve de l’écrivain portugais Camilo Castelo Branco, considéré comme une sorte d’équivalent lusitanien à Victor Hugo ou Honoré de Balzac, cela donne forcément une oeuvre hors [...]
Quand un immense réalisateur tel que le chilien (d’origine, il est naturalisé français) Raúl Ruiz, considéré comme l’un des plus grands au monde, décide de s’attaquer à un roman fleuve de l’écrivain portugais Camilo Castelo Branco, considéré comme une sorte d’équivalent lusitanien à Victor Hugo ou Honoré de Balzac, cela donne forcément une oeuvre hors du commun. L’écrivain avait déjà été adapté par le passé, avec Amour de Perdition et le Jour du Désespoir de Manoel de Oliveira mais jamais de façon aussi flamboyante. Pour son 37ème long métrage, le réalisateur des Âmes Fortes et de Klimt accouche d’une oeuvre titanesque. Au départ il y a une oeuvre pour la télévision, près de 6 heures, 6 épisodes. Pour le cinéma le montage est revu mais avoisine la durée affolante des 4h30, du suicide vis-à-vis des exploitants. Mais comment pouvait-il en être autrement? Ces 4h26 très exactement semblent filer en quelques minutes, comme un rêve, un poème flamboyant filmé par un génie de la mise en scène. Il ne faut pas s’y tromper, Mystères de Lisbonne est une fresque comme on n’en voit plus au cinéma, mais cela va même plus loin. C’est une fresque comme on n’en a sans doute jamais vu, qui s’éloigne du modèle hollywoodien de la grande époque en lui apportant un style aussi classique que profondément moderne. Un chef d’oeuvre d’orfèvre du cinéma qui ne souffre que de très rares faiblesses, facilement oubliables tant l’ensemble a tout de l’oeuvre colossale et ultime d’un immense artiste.
Résumer ces Mystères de Lisbonne tient de l’impossible. Tellement de thèmes, tellement de récits, tellement de personnages. On se situe là dans les extrêmes d’une oeuvre complexe, un foisonnement tel qu’il nécessite un abandon total du spectateur sur toute la durée, plus que conséquente. Impossible également de catégoriser précisément le nouveau film de Raúl Ruiz. Fresque historique, drame, tragédie familiale, comédie amère, tant de genres sont abordés dans un mélange aussi stable qu’une création d’alchimiste. Scindé obligatoirement en deux parties, avec une entracte qui souligne un peu plus le statut hors du temps du film, Mystères de Lisbonne souffre pourtant d’un problème d’équilibre, la seconde étant clairement la plus faible en particulier dans sa partie française. Rien de rédhibitoire pour autant mais le manque de naturel, y compris dans le style le plus théâtral possible du jeu des acteurs français, et la faiblesse de la langue française à l’oral, éclatent au grand jour mis face au portugais bien plus agréable à l’oreille. Tout cela reste de l’ordre du détail mais c’est de cette façon qu’on rate la perfection.
Tout le récit, ou plutôt les récits, s’articulent autour de deux personnages. Pedro Da Silva, protagoniste central désigné qu’on suivra de son enfance à l’âge adulte, et surtout, plus troublant, le père Dinis. Ce personnage, tantôt narrateur, tantôt acteur de l’action, semble traverser les modes et les époques, comme un être surnaturel ayant vécu différentes vies. Autour d’eux, on assiste à une démonstration de narration à tiroirs, tragédies lumineuses, drames flamboyants, destins croisés et trahisons en folie, à peu près tous les artifices narratifs se retrouvent à l’écran. Et c’est un bonheur, un cas d’école qui permet de faire passer une histoire d’une densité frisant le déraisonnable et d’une durée complètement folle comme une lettre à la poste. Jamais on ne s’ennuie, on est comme happé par tous ces mystères qui se dévoilent pour en laisser apparaître d’autres, à tel point que l’entracte en milieu de film nous sort presque de la rêverie. Un film en costumes qui parvient à passionner de cette manière, on ne peut qu’applaudir l’exploit, un vrai sans équivalent ou presque.
On pouvait s’attendre à ce qu’un récit d’une telle amplitude souffre d’une mise en image molle et paresseuse. Que nenni, et là c’est la grande surprise. Les Mystères de Lisbonne est aussi ambitieux sur le plan narratif que visuel! En effet Raoul Ruiz enchaîne les prouesses stylistiques à grands coups de travellings majestueux. Il mixe les filtres pour coller au plus près du ton de ses farces dramatiques, ose des surimpressions surprenantes de modernisme et alterne avec bonheur cadres de théâtre et de cinéma. À plusieurs reprises il joue avec la position de ses personnages à l’intérieur du cadre, créant des conversations qui possèdent un charme tellement autre que celui du traditionnel champ-contrechamp. En bref on assiste à tout sauf à une démonstration d’académisme, mais à une débauche de technique parfaitement maîtrisée qui élève l’oeuvre vers des sommets auxquels on ne s’attendait même pas. Et s’il y a bien quelques acteurs qui en font un peu trop dans l’émotion et le surjeu, il faut avouer que dans l’ensemble la distribution fait des miracles et contribue à la qualité de l’ensemble, exceptionnelle.
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