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[Critique] Même la pluie (2010)

 
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Bottom Line

Grand favori, avec Balada triste de trompeta d’Álex de la Iglesia, des prochains Goyas en Espagne, Même la pluie est un beau film appartenant autant à la réalisatrice madrilène Icíar Bollaín qu’à son scénariste, et compagnon dans la vie, Paul Laverty, scénariste attitré de Ken Loach depuis Carla’s Song en 1996. Et ce mariage entre [...]

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Posté le 23 janvier 2011 par

 
Critique
 
 

Grand favori, avec Balada triste de trompeta d’Álex de la Iglesia, des prochains Goyas en Espagne, Même la pluie est un beau film appartenant autant à la réalisatrice madrilène Icíar Bollaín qu’à son scénariste, et compagnon dans la vie, Paul Laverty, scénariste attitré de Ken Loach depuis Carla’s Song en 1996. Et ce mariage entre héritage de cinéma social engagé typiquement britannique avec un regard presque sensuel du cinéma espagnol ne pouvait que provoquer de l’intérêt. Pour son cinquième long métrage derrière la caméra, l’actrice/réalisatrice qui avait eu l’honneur de voir le grand Julio Medem participer à l’écriture de son premier essai (Hola, ¿estás sola?) prend de sérieux risques en tentant une profonde mise en abyme. En effet Même la pluie va se construire sur un parallèle entre le débarquement de Christophe Colomb au nouveau monde et ses premières années sur ce sol, la réalisation d’un film au budget limité sur ce sujet, ainsi que la révolte bolivienne de 2000, la “guerre de l’eau” pour laquelle le peuple s’est soulevé contre la privatisation du service d’eau. Un propos politique engagé, assez rentre-dedans, bénéficiant de divers niveaux de lecture, on est bien dans la veine du cinéma coup de poing de Ken Loach, avec tout ce qui peut séduire comme agacer chez le réalisateur anglais. Même la pluie aurait pu être un très grand film. Malheureusement on a la vague impression qu’il se perd dans son discours en cours de route, ne poussant pas la réflexion aussi loin qu’on l’espérait, et se vautrant même dans un populisme aussi manichéen que maladroitement moralisateur digne des pires grosses productions américaines dans une dernière partie quelque peu risible. Dommage car sur les 3/4 précédents, on tenait une oeuvre majeure.

meme la pluie 1 [Critique] Même la pluie (2010)

Icíar Bollaín choisit judicieusement de ne pas dévoiler toutes ses cartes d’entrée de jeu. Ainsi tout commence par ce tournage en Bolivie pour un film qui souhaite mettre en valeur la révolte des indiens sous l’occupation espagnole. L’envers du décor d’un tournage de cinéma nous est montré de façon assez juste et va prendre assez rapidement sa tournure politisée. Ainsi, cette équipe qui est toute fière de souligner le combat d’un peuple opprimé par l’envahisseur espagnol va plus ou moins faire la même chose en exploitant des figurants payés une misère afin de réduire son budget. Bien entendu il s’agit d’une production espagnole. Le rapport est évidemment des plus intéressants et cette mise en abyme constitue le gros point fort de Même la pluie, par la suite épaulé par la véritable révolution du peuple bolivien menée de front et en plein tournage avec à sa tête le figurant indigène principal du film. Il faut avouer que le scénario riche et complexe de Paul Laverty, bien que très engagé à gauche, séduit immédiatement par son intelligence jusqu’à ce que la révolution s’enflamme. À partir de ce moment là le film prend une autre direction beaucoup moins fine et parfois grotesque dans ses choix.

Ainsi, alors que jusque là les débats tournaient autour d’un trio de personnages (le réalisateur passionné, le producteur capitaliste et le figurant indigène rebelle), chacun apportant un regard différent sur tous ces évènements, Même la pluie emprunte par la suite la voie du parcours vers la rédemption du producteur qui se rachète une intégrité face à la misère. Là le film devient terriblement maladroit. Non pas que sa prise de conscience soit vide de sens, bien au contraire, mais le traitement qui lui est réservé subit de plein fouet une overdose d’héroïsme qui n’a pas sa place ici, tout comme le ton larmoyant qui l’accompagne. Même la pluie, dans son dernier acte, n’est pas sans rappeler les pires moments du cinéma de Michael Bay où le type ordinaire devient un vrai bon chrétien, alors que jusque là l’aspect religieux était justement en retrait, et ne recule pas devant le sacrifice pour sauver une vie, illustrant avec toute la lourdeur possible un beau “il y a plus important que ton film” déclamé plus tôt. Ce côté balourd vient plomber le film, au moins autant que les larmes que ne peut retenir le réalisateur en relisant son scénario… on a vu plus fin tout de même.

meme la pluie 2 [Critique] Même la pluie (2010)

Si le constat peut paraître amer, c’est qu’il y a autour de très grandes choses dans Même la pluie. À commencer par une mise en scène de haute volée soutenue par la belle photographie d’Alex Catalán (Les 7 vierges ou le pas encore sorti Habitación en Roma de Julio Medem). Icíar Bollaín joue avec les textures d’image et les modes de réalisation, jonglant entre séquences énervées et caméra au poing pour la partie contemporaine, mise en scène plus posée et contemplative pour les scènes du film (on pense d’ailleurs parfois au Nouveau monde) et images en noir et blanc un peu crades pour le making-of en cours (séquences pas géniales et heureusement peu nombreuses). Ce parti-pris s’avère payant car Même la pluie est un film qui a de la gueule, du beau cinéma. Au rayon des grosses réussites il convient de mentionner le casting où tous les seconds rôles sont absolument parfaits, tout en restant dans l’ombre d’un duo d’acteurs remarquables. Gael García Bernal qu’on ne présente plus et Luis Tosar (le bad guy de Cellule 211, le caïd Montoya dans Miami Vice, une vraie gueule de cinéma) se complètent merveilleusement, incarnant autant l’opposition art/finance du cinéma qu’un regard lucide sur le monde moderne. C’est vraiment rageant que le film se plante dans ses dernières bobines.

Même la pluie est un beau film, un très beau film même. Le soucis principal est qu’il aurait pu être un très grand film. Icíar Bollaín met à profit le bon scénario de Paul Laverty qui reste dans la veine de ses travaux pour Ken Loach en livrant une oeuvre au fort discours politique socialement engagé à gauche. La mise en abyme entre présent, passé lointain et cinéma, est passionnante. Malheureusement une mise en scène au poil et de grands acteurs ne parviennent pas à relever une dernière partie où se mêlent héroïsme à deux balles et discours moraliste chiant et qui vient carrément plomber l’intégrité du film complet. C’est vraiment dommage car tout ce qui précède est sublime et finement abordé, tout le contraire de ce dernier acte un brin nauséabond.


Nicolas Gilli

 
A créé Filmosphere fin 2009. Bouffe des quantités gastronomiques de films chaque semaine et s'est mis en tête de partager au mieux ses impressions et réflexions sur tout ce qui atterrit au cinéma, ou presque. Avec pour grandes passions la série B à tendance bourrin ou les merveilles en provenance d'Asie. Réalisateurs contemporains préférés : Wong Kar-wai, Terrence Malick, Michael Mann, James Gray, Bong Joon-ho, Guillermo Del Toro, les frères Coen et Tsui Hark.


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