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[Critique] Malveillance (2011)

 
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Bottom Line

PIFFF 2011 : Film d’ouverture Depuis une quinzaine d’années et sous l’impulsion de cinéastes tels qu’Alejandro Amenábar se développe en Espagne un cinéma de genre tellement mature – un paradoxe étant donné son âge – qu’il enterre à peu près tous les autres. Dans son sillage sont rapidement apparus des auteurs géniaux, bien aidés il [...]

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Posté le 1 juin 2012 par

 
Critique
 
 

PIFFF 2011 : Film d’ouverture

Depuis une quinzaine d’années et sous l’impulsion de cinéastes tels qu’Alejandro Amenábar se développe en Espagne un cinéma de genre tellement mature – un paradoxe étant donné son âge – qu’il enterre à peu près tous les autres. Dans son sillage sont rapidement apparus des auteurs géniaux, bien aidés il est vrai par la Filmax des frères Fernández et leur monopole absolu sur toute la production ibérique du cinéma de genre, qui donne aux auteurs les libertés de faire vivre leurs délires. La caractéristique principale de ces talents vient d’une capacité incroyable à se réapproprier des figures imposées du fantastique, du thriller ou de l’horreur pour les transcender dans une vision inédite. Le catalan Jaume Balagueró est de ceux-là. À trente ans il accouche de La Secte sans nom, et propose une relecture fascinante et mystique du film de serial killer. En 2002 il se sort de l’exercice périlleux de l’exercice de style Darkness avec panache, malgré des carences assez claires. Son premier chef d’œuvre, Fragile, conte cruel aux visions infernales n’a même pas les honneurs d’une sortie en salles en France et il faudra attendre les documenteurs [Rec] et [Rec]², relectures énervées des films de zombies réalisées en duo avec un autre auteur intéressant, Paco Plaza, pour que son nom s’impose enfin. 5 films placés sous le signe du fantastique et qui lui ont enfin apporté le succès, de quoi le motiver à tout balayer avec son sixième, Malveillance, dont le titre original – littéralement “Pendant que tu dors” – est bien plus évocateur.

malveillance 3 [Critique] Malveillance (2011)

Et quand un des chefs de file du cinéma fantastique espagnol, et donc mondial, qui a également participé à imposer cette satanée mode des faux documentaires permettant à n’importe quelle buse de se prendre pour un as de la mise en scène, et bien il n’y va pas par quatre chemins. Malveillance est un pur thriller claustrophobique qui refuse littéralement toute notion fantastique et va bâtir sa force sur sa retenue. Jaume Balagueró aura rarement été aussi sobre et c’est tant mieux car il prouve là à quel point il est doué pour construire une intrigue haletante et un suspense qui ne fait qu’aller crescendo, bien aidé par le script de son pote Alberto Marini, chef de projet et producteur chez Filmax qui s’était déjà essayé au scénario de L’enfer des loups de Paco Plaza ou encore À Louer de Jaume Balagueró, son brillant essai des “peliculas para no dormir”. Avec Malveillance il œuvre directement dans la tradition d’Alfred Hitchcock – on pense beaucoup à Psychose – mais aussi plus près de nous dans la veine paranoïaque du cinéma de Roman Polanski, et bien entendu Le Locataire avec lequel il partage une partie du décor. Jaume Balagueró va user de figures classiques pour construire la peur, ne cédant pas cette fois à l’appel des jump scares mais préférant se focaliser sur une ambiance de plus en plus anxiogène. Il s’était déjà plus ou moins frotté à la figure du huis clos ([Rec] en est un) et à regarder ses précédents films il semblerait que le catalan porte en lui une véritable obsession pour les appartements et ces petits immeubles de Barcelone, la ville dont il ne nous montre que rarement les rues. Ainsi l’action de Malveillance se passe essentiellement dans un immeuble, et même dans 3 lieux précis de cet immeuble : le local du concierge, le hall d’entrée et l’appartement de Clara, à quelques passages près. Qui dit thriller dit manipulation, et avec Malveillance Jaume Balagueró prend un réel plaisir pervers à manipuler le spectateur. À l’image de cette scène d’ouverture qui se focalise sur les petits détails du quotidien d’un homme qui part au travail, une scène qu’on a vu des milliers de fois mais sur laquelle plane un doute : ce type est-il normal ? Malveillance réussit un tour de force incroyable, qui fait ressentir au spectateur non pas une simple empathie mais une véritable affection pour le personnage principal, une véritable ordure dont la seule jouissance, le seul bonheur sur Terre, est tout de même de rendre les gens autour de lui malheureux. Cette relation que le spectateur entretient avec le personnage de César est la clé de voute de l’édifice Malveillance. Une fascination et une sympathie – il a ce sourire ravageur des gens bien, il est concierge et donc d’un milieu social difficile, il aide son prochain – que la violence de ses propos (“je vais lui effacer son sourire à cette salope”) ne parvient jamais à effacer complètement.

malveillance 1 [Critique] Malveillance (2011)

Ça fonctionne à la perfection car Malveillance bénéficie de cette écriture redoutable qui place ce pur prédateur dans la position de victime, notamment dans la scène la plus tendue de tout le film, un morceau de bravoure question suspense qui nous fait même avaler des situations un brin grotesques. Bizarrement c’est au moment où le caractère sympathique de César est complètement abandonné que le film perd de sa superbe. Lorsque le lien d’affect est brisé, tout redevient très classique. Il n’empêche que sur la longueur Malveillance tient franchement la route en s’appuyant sur des peurs primales comme celle des insectes ou de l’invisible, César étant cet intrus qui s’introduit chez tout le monde quand il veut et qui, cela étant finalement le pire, y a été invité. Le film sème un trouble dans la vision du spectateur de la confiance, trouble qui s’accompagne de cette vision du voisinage si particulière chez les espagnols – on se souvient de Nos chers voisins par exemple – et où le seul contre-point diabolique à ce prédateur est une jeune fille de neuf ans. Derrière l’exercice de style du thriller paranoïaque, absolument brillant et jusqu’au-boutiste dans sa conclusion, Malveillance traite encore et toujours des rapports humains et d’une certaine vision de la vie en société dans un monde malade. Un monde dans lequel la personne reconnue par la société comme “de confiance” peut venir vous faire vivre les pires outrages pendant votre sommeil. Il y a de quoi en faire des cauchemars mais il y a également matière à réfléchir.

malveillance 2 [Critique] Malveillance (2011)

Comme souvent, le spectre du cinéma de genre n’est là que pour enrober un discours plus vaste sur le monde. Et c’est en l’affinant, notamment en rejetant le fantastique et en adoptant une mise en scène bien plus élégante que par le passé, que Jaume Balagueró touche au but et livre ni plus ni moins que son meilleur film à ce jour. Une maitrise de l’espace et du cadre, du tempo également, le tout magnifié par la photographie du surdoué Pablo Rosso. Malveillance c’est l’affirmation d’un talent dingue pour créer la peur et pour faire vaciller les certitudes du spectateur. C’est également la nouvelle preuve que le cinéma de genre espagnol est capable d’embrasser les problèmes contemporains de la société espagnole et de les transformer en cri d’alerte purement cinématographique, sans pour autant forcer le trait mais suffisamment pour bouleverser. C’est aussi, bien entendu, la nouvelle preuve que Luis Tosar est aujourd’hui l’un des plus grands acteurs au monde, qui parvient ici à camper un véritable psychopathe mais en toute retenue, sans jamais quitter son sourire. Il parvient à nous faire aimer ce cinglé, et même à avoir peur pour lui alors qu’il vient de commettre un méfait méprisable. Il incarne un grand méchant de cinéma, aussi pathétique que dangereux, et son interprétation est un des nombreux tours de force de cet excellent Malveillance qui risque malheureusement de passer complètement inaperçu étant donnée sa date de sortie suicidaire…

malveillance blu ray [Critique] Malveillance (2011)Malveillance débarque le 6 juin 2012 chez Wild Side Vidéo dans deux belles éditions DVD et blu ray. Sur le papier, les deux éditions répondent aux mêmes caractéristiques, mais dans les faits c’est au niveau des suppléments que l’écart se creuse.

La copie 2.35 du film est sublime, reproduisant à merveille l’expérience anxiogène vécue en salle, de même que la bande son en DTS Master Audio qui nous replonge littéralement dans les attentes nocturnes de César, avec une ambiance incroyable.

Côté suppléments donc, entre une dizaine de minutes de scènes coupées et alternatives et quelques bandes annonces de l’éditeur, on trouve tout d’abord “le lit du mal”, une interview passionnante de Jaume Balaguero qui revient sur le projet et ce qu’il cherche à provoquer chez le spectateur, mais également le gros morceau : un making of d’1h45 (20 minutes seulement sur le DVD) qui retrace tout le processus créatif du film, du scénario à l’écran, avec quantité d’interviews et d’images du tournage. Indispensable complément d’un film sans doute très important dans la carrière de son auteur.


Nicolas Gilli

 
A créé Filmosphere fin 2009. Bouffe des quantités gastronomiques de films chaque semaine et s'est mis en tête de partager au mieux ses impressions et réflexions sur tout ce qui atterrit au cinéma, ou presque. Avec pour grandes passions la série B à tendance bourrin ou les merveilles en provenance d'Asie. Réalisateurs contemporains préférés : Wong Kar-wai, Terrence Malick, Michael Mann, James Gray, Bong Joon-ho, Guillermo Del Toro, les frères Coen et Tsui Hark.


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