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[Critique] L’étrange créature du lac noir (Jack Arnold, 1954)

 
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Bottom Line

Après trois décennies consacrées à effrayer l’Amérique, les années 50 marquent la fin de règne des Universal Monsters qui passent le relais à la Hammer qui y connut son âge d’or. C’est pourtant dans les années 50, en pleine agonie, que se révéla un des plus beaux talents des studios, Jack Arnold. En 4 films [...]

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Posté le 14 octobre 2012 par

 
Critique
 
 

Après trois décennies consacrées à effrayer l’Amérique, les années 50 marquent la fin de règne des Universal Monsters qui passent le relais à la Hammer qui y connut son âge d’or. C’est pourtant dans les années 50, en pleine agonie, que se révéla un des plus beaux talents des studios, Jack Arnold. En 4 films qui tranchèrent avec les figures classiques du studio, il ne livra ni plus ni moins que des classiques en puissance dont cette étrange créature du lac noir qui n’a pas pris une ride et se paye même le luxe d’un bain de jouvence à travers sa restauration et son relief retrouvé.

Avec les fifties et la prolongation de la guerre froide, le public ne manifeste plus autant d’entrain pour les films de monstres. La menace de la bombe atomique, autant que son souvenir, marque l’avènement de la science-fiction (Le Choc des mondes, Le Jour où la Terre s’arrêta, Planète interdite…) et le studio Universal se voit bien obligé de suivre le changement. Les classiques du studio seront réinventés de l’autre côté de l’atlantique par Terrence Fischer, symbole de l’âge d’or de la Hammer, et il est temps de laisser la place tout en laissant une chance à un petit nouveau d’une quarantaine d’année qui arrive avec un tas d’idées sous le bras. Jack Arnold n’a pas suivi la voie traditionnelle de l’évolution au sein des studios, n’a pas été l’assistant-réalisateur d’un grand nom, mais a fait ses armes en réalisant quelques documentaires pendant la guerre puis au retour, initié par Robert Flaherty. Un univers qu’il exploitera en partie dans L’étrange créature du lac noir, à travers une exposition faisant la part belle à une pure expédition scientifique, point de départ classique du cinéma d’aventure et d’exploration traité ici avec précision et détails. Cela afin d’appliquer la philosophie que Jack Arnold érigeait en principe : “Dans un film fantastique, où on demande au public de croire à l’impossible, il faut tout mettre en œuvre, et notamment travailler suffisamment l’ambiance, pour les convaincre que tout est possible et les empêcher de remettre en cause cet univers”.

Letrange creature du lac noir 1 [Critique] Létrange créature du lac noir (Jack Arnold, 1954)

Et L’étrange créature du lac noir a beau accuser le poids de ses presque soixante ans, le film n’a rien perdu de son pouvoir d’évocation, ni de son efficacité qui aura influencé nombre de réalisateurs, et de générations clairement différentes. L’étrange créature du lac noir est tout d’abord une prouesse technologique. Les années 50 et le pouvoir grandissant du petit écran obligent les studios à développer quelque chose de ludique au cinéma, et c’est la course à la 3D entre Warner et Universal, le premier sortant dans l’urgence L’homme au masque de cire d’André De Toth pour lancer des objet en direction du spectateur. De son côté, Universal exploite le procédé avec deux films de Jack Arnold : Le Météore de la nuit et L’étrange créature du lac noir, la technologie trouvant dans le second un intérêt véritable dans l’immersion possible en plein univers hostile, qu’il s’agisse d’une forêt, de grottes ou, petite nouveauté, d’un monde sous-marin. Et si à sa sortie le film ne pouvait être vu qu’à travers le système anaglyphe, la ressortie avec la technologie 3D actuelle permet de vivre cette aventure comme elle aurait dû l’être à l’époque, entre l’utilisation rigoureuse de la profondeur de champ permise et des effets beaucoup plus gadgets, souvent répétés d’ailleurs, d’éléments censés sortir de l’écran à l’image de la main fossilisée de la créature. Cette immersion, parfois sommaire, parfois impressionnante, donne un relief tout particulier à ce film d’aventure classique qui revisite par le fantastique bis et l’horreur une version exotique de La Belle et la bête. La mise en scène, assez statique, et le (sur)jeu des acteurs sont autant d’éléments qui impriment au film son âge avancé, mais lui confèrent également un charme assez incroyable. Mais la texture du noir et blanc et son approche fondamentale de la lumière, l’utilisation des décors peints et/ou en carton-pâte, doublés d’un petit exploit technique au niveau des prises de vue sous-marines ainsi que de la créature, assoient L’étrange créature du lac noir au rang des films fantastiques essentiels dont l’aura traversera les âges.

Letrange creature du lac noir 2 [Critique] Létrange créature du lac noir (Jack Arnold, 1954)

Les séquences sous-marines assurées par Scotty Welbourne et sa caméra sous-marine provoquant tout à coup d’importants mouvements dans la mise en scène, l’utilisation du relief pour multiplier les niveaux d’informations à l’écran (voir ce plan incroyable de Julie Adams derrière un aquarium qui explore déjà les possibilités infinies de la technologie), le design de la créature signé Millicent Patrick et qui donnera 50 ans plus tard celui d’Abe Sapiens dans Hellboy, son impressionnant costume et son casque animé (l’âge du film renforce encore l’impression d’être face à un pionnier), ses envolées musicales si typiques d’une époque révolue pour souligner chaque apparition du monstre, son tempo surréaliste, autant de détails qui forgent les mythes. Mais L’étrange créature du lac noir vaut 1000 fois mieux que la réputation de série Z que le film se traine depuis quelques années maintenant. Il s’agit d’un film fondateur, aussi bien dans sa gestion du suspense autour de la créature, dont l’apparence ne sera dévoilée totalement que très tard (une construction qu’adoptera Steven Spielberg dans Les Dents de la mer, comme une certaine séquence sous-marine, et qui fera école dans le cinéma de genre) que dans le traitement romantique du monstre adoptant peu à peu une certaine humanité à travers le regard de la femme. Les cyniques sont invités à passer leur chemin bien entendu, car il s’agit là d’un pur élément de conte très premier degré, autour de figures fondatrices (la belle, la bête, le scientifique, le chasseur, le héros…), dont l’héritage s’est retrouvé dans les magnifiques odes aux freaks signés Tim Burton ou Guillermo Del Toro. L’étrange créature du lac noir est un jalon essentiel du cinéma fantastique qui non seulement n’a rien perdu de son efficacité tout en se faisant témoin d’une époque, mais reste aujourd’hui l’élément clé pour comprendre certains auteurs majeurs. Une (re)découverte d’autant plus recommandée que la 3D numérique et la restauration, à l’exception d’une poignée de plans larges fatigués, est tout bonnement stupéfiante.


Nicolas Gilli

 
A créé Filmosphere fin 2009. Bouffe des quantités gastronomiques de films chaque semaine et s'est mis en tête de partager au mieux ses impressions et réflexions sur tout ce qui atterrit au cinéma, ou presque. Avec pour grandes passions la série B à tendance bourrin ou les merveilles en provenance d'Asie. Réalisateurs contemporains préférés : Wong Kar-wai, Terrence Malick, Michael Mann, James Gray, Bong Joon-ho, Guillermo Del Toro, les frères Coen et Tsui Hark.


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