[Critique] Les Femmes de mes amis (2009)
Réalisateur: Hong Sang-soo
Le réalisateur coréen est un phénomène à lui tout seul. Depuis bientôt quinze ans il nous régale de ses comédies extraordinaires, toujours décalées et reconnaissables entre mille. Le seul problème dans tout ça est qu’il utilise un langage cinématographique et un style qui finissent par ne parler qu’aux amateurs de son cinéma. Aucun doute que [...]
Le réalisateur coréen est un phénomène à lui tout seul. Depuis bientôt quinze ans il nous régale de ses comédies extraordinaires, toujours décalées et reconnaissables entre mille. Le seul problème dans tout ça est qu’il utilise un langage cinématographique et un style qui finissent par ne parler qu’aux amateurs de son cinéma. Aucun doute que devant les Femmes de mes Amis, ses détracteurs trouveront de l’eau pour faire tourner leur moulin en y voyant un réalisateur qui tourne légèrement en rond. Mais si on sait apprécier ce véritable artiste qui n’a pas son pareil en Corée ou ailleurs dans le monde, son dernier bijou est une fois de plus un grand moment de comédie douce-amère qui joue sur plusieurs niveaux émotionnels. Tantôt très drôle, tantôt très critique (vis-à-vis de la société coréenne, du monde du cinéma ou tout simplement de lui-même), il nous emmène une fois de plus pour suivre les errances orgiaques de personnages à la fois terriblement banals et profondément originaux, des symboles vivants d’une société moderne qui accepte difficilement les “marginaux”. Fidèle à lui-même dans le traitement, il entame sa réflexion sur la condition d’artiste, étape semble-t-il nécessaire à tout grand réalisateur (dernièrement Kitano a eu besoin de trois films pour y parvenir), et livre un récit qui flirte avec l’autobiographie tout en naviguant dans la fiction. Rencontres improbables, maladresses, grosses bouffes et beuveries, welcome back chez Hong Sang-soo.
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Ainsi pendant un peu plus de deux heures on va suivre les micro-évènements de la vie du réalisateur Ku Kyung-nam, alter-égo d’Hong Sang-soo, catégorisé “auteur” à tendance pompeuse, prétentieux, nombriliste et dont les films n’ont finalement qu’un seul sujet: lui. Pris bien trop au sérieux, parachuté jury d’un festival de cinéma d’art et d’essai, les ressemblances avec le réalisateurs sont évidentes. Mais pourtant, et contrairement à d’autres, il ne tombe jamais dans la mise en abîme introspective et finalement peu intéressante quand elle devient trop masochiste. Hong Sang-soo préfère, comme il l’a toujours fait depuis le Jour où le Cochon est Tombé dans le Puit, abordait son sujet profondément sérieux avec un certain détachement qui permet immédiatement de faire surgir de l’humour à froid. C’est là toute la force de son cinéma, faire basculer des situations tout à fait normales dans l’absurde, mais sans jamais forcer sur l’humour, tout reste naturel.
Le film suit un schéma plutôt classique en deux parties bien distinctes et qui se font écho l’une à l’autre. La première est consacré au festival que le personnage va vivre comme un fantôme, la seconde à une sorte de conférence dans une école, sur une île. Mais ces deux environnements à la fois proches et lointains serviront non seulement à balancer quelques gentilles piques bien senties à la profession (et cela va des réalisateurs aux critiques en passant par les organisateurs de festivals) mais surtout de terreau à la véritable histoire qui se tient en dehors. Car les Femmes de mes Amis est avant toute chose le portrait décapant d’un homme qui n’est pas à sa place, un personnage complètement décalé qui ne comprend pas les autres mais s’alimente de leurs compliments tout comme des humiliations qu’il subit. C’est un pauvre type égocentrique qui n’est pas capable de vivre dans le présent (il se retrouve vite coincé dans une histoire du passé) et qui surtout est incapable de faire des choix intelligents.
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Ce personnage, plutôt sympathique au premier abord bien qu’il ne laisse pas transparaitre le fond de sa pensée, se dévoile progressivement au fil des festins et beuveries qui permettent aux langues de se délier pour le meilleur et pour le pire. Comme à son habitude, Hong Sang-soo filme ces scènes d’ivresse avec un réalisme assez impressionnant. Ce sont les moments les plus importants du film, points de départ à une désinhibition totale qui engendre les micro-drames. Ku, qui ne maitrise jamais les relations avec les autres, hommes ou femmes, ne trouve rien de mieux à faire que de tomber amoureux des femmes de ses proches, ce qui contribue à l’éloigner de tout le monde. Le réalisateur filme le tout avec une classe naturaliste d’un autre temps, utilisant le zoom à profusion comme on ne le voit plus au cinéma. C’est tout ce qui fait l’originalité formelle de Hong Sang-soo, très loin de l’hyper stylisation de ses compatriotes.
Mais là où il fait mouche également, c’est dans l’humour. Pas forcément original quand on connait le réalisateur, c’est pourtant d’une efficacité imparable. Aucune situation comique proprement dite, mais pourtant il est impossible de retenir le rire devant des scènes improbables d’embarras. Le réalisateur malmène ses personnages en les rendant carrément pathétique, et c’est hilarant. Il faut avouer qu’il est bien aidé par des acteurs criant de vérité, dont Kim Tae-woo (habitué du cinéaste avec qui il a déjà collaboré sur Woman on the Beach et la Femme est l’avenir de l’homme) absolument génial dans le rôle du réalisateur Ku. Et bien que le film se traine un peu en longueur par moment, ce qui l’empêche d’atteindre le statut d’oeuvre majeure de l’artiste, il n’en reste pas moins un grand moment de comédie décalée et ironique, parfois assez cruelle, basée sur des dialogues succulents, mais qui ravira les amateurs du réalisateur, à défaut de passionner les autres. Mais le regard plein de cynisme que porte Hong Sang-soo sur l’industrie cinématographique est tout simplement savoureux, au même titre que celui qu’il porte sur toute une génération de quarantenaires inadaptés au capitalisme sud-coréen.














