[Critique] Le Souffle du Démon (1992)
Réalisateur: Richard Stanley
Dans la grande et malheureuse famille des réalisateurs maudits, Richard Stanley c’est un peu la référence. Après avoir réalisé son premier film, Hardware, série B fauchée post-apocalyptique depuis devenue à raison carrément culte chez les cinéphiles, et avant de s’être cassé les dents sur l’adaptation de l’Île du Docteur Moreau de H.G. Wells (il s’est [...]
Dans la grande et malheureuse famille des réalisateurs maudits, Richard Stanley c’est un peu la référence. Après avoir réalisé son premier film, Hardware, série B fauchée post-apocalyptique depuis devenue à raison carrément culte chez les cinéphiles, et avant de s’être cassé les dents sur l’adaptation de l’Île du Docteur Moreau de H.G. Wells (il s’est fait virer par New Line, remplacé à la réalisation par John Frankenheimer pour un résultat vraiment bancal), Richard Stanley s’est essayé à un exercice d’une ambition un peu folle avec Le Souffle du Démon, présenté au festival d’Avoriaz de la grande époque. Il y était en compétition face à Braindead, Action Mutante, Candyman, Fortress, Evil Dead III… ce n’est pas à Gérardmer qu’on verrait pareille sélection! Mais revenons-en au film qui est ressorti en vidéo il y a quelques temps aux USA dans sa version director’s cut, après avoir été exploité pendant bien trop longtemps dans une version massacrée par le studio et à laquelle manquait une bonne vingtaine de minutes. Le Souffle du Démon est donc enfin visible tel qu’il devait l’être, et si le film souffre de gros problèmes qui l’empêcheront encore de devenir un quelconque classique, il s’agit d’une oeuvre fascinante à la frontière des genres, extrêmement complexe, jouant avec des codes à priori intouchables et relativement inaccessible, ne serait-ce que par sa rareté. C’est un film dans lequel Richard Stanley a tout donné jusqu’à l’excès, comme si inconsciemment il savait que plus jamais il ne pourrait repasser derrière une caméra pour réaliser une fiction…
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C’est d’ailleurs ce qu’il s’est passé car depuis Richard Stanley se consacre à des documentaires mystiques et des courts métrages, tout en ayant écrit le scénario de l’excellent Abandonnée de Nacho Cerda ainsi qu’un autre pour l’instant non produit pour Vincenzo Natali. Avec le Souffle du Démon, le sud-africain s’aventurait déjà en terre mystique. Tout commence par une voix off mystérieuse contant une légende, introduction à ce qui ressemble fortement à une nouvelle variation autour de Hitcher de Robert Harmon: un auto-stoppeur maléfique qui va séduire et tuer des conductrices sur des routes désertes, la Namibie remplaçant au passage les paysages américains. Mais rapidement, quelque chose ne tourne pas rond, le Souffle du Démon ne peut pas être un film de serial killer comme les autres. Avec son boogeyman qui ressemble à un croisement entre l’homme sans nom de la trilogie des dollars de Sergio Leone et El Topo, avec ces paysages qui s’étendent à l’infini et cette chaleur ardente qui imprime la pellicule, avec ce rythme qui tourne rapidement au contemplatif ou au trip chamanique, le Souffle du Démon annonce quasi immédiatement sa singularité, ce n’est pas un slasher lambda ou une vulgaire série B horrifique.
Le Souffle du Démon s’avère fascinant par la profondeur de son propos, par toutes les pistes de réflexion qu’il ouvre en nombre et qui paradoxalement constituent son principal défaut. Il est clair que Richard Stanley a des choses à dire, beaucoup, beaucoup trop! Au gros trip mystique autour de son tueur qui se trouve à la frontière entre le monde des vivants et l’enfer, et qui est en pleine rédemption, s’ajoute le chemin de croix d’une héroïne qui ne semble pouvoir trouver le salut qu’en s’abandonnant au démon. Jusque là ça tient la route, mais vient en parallèle une réflexion sur les peuples de Namibie et l’exploitation par les blancs, sur la crise identitaire, sur la traversée du miroir, sur l’iconographie démoniaque, le fétichisme ésotérique… à vrai dire on frise largement l’overdose. Car si tous ces sujets sans exception sont passionnants et plein de promesses folles devant la caméra habile de Stanley, à vouloir trop en faire il ne va pas au bout de tout ce qu’il entreprend. Le mieux étant l’ennemi du bien, on comprend un peu mieux pourquoi les distributeurs (les bouchers Weinstein) ont coupé gras dans le film, sans doute perturbés par tant de thématiques peu habituelles dans ce cinéma de genre. Il n’empêche que le parcours de ce mi-homme mi-démon obligé d’aider des damnés à mourir pour pouvoir se construire hypnotise du début à la fin, par sa richesse mais encore plus par sa beauté picturale.
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C’est par la puissance de ses images que Richard Stanley nous emporte. Dans ses cadres d’une précision chirurgicale, dans ses envolées aériennes, dans ses filtres qui font suinter la pellicule. Il en résulte un film avant tout atmosphérique, ambiance qui vient percuter de plein fouet certaines séquences à la limite du nanar. De ce délicat mélange des genres où le slasher rencontre le western spaghetti, avec des réflexions dignes du cinéma de Tarkovski et des compositions picturales qui rappellent les travaux de Dario Argento sur les couleurs, on ressort assez perturbé. Le final très ouvert, pour ne pas dire obscur, les différentes voies arpentées dans l’ésotérisme et la géo-politique, tant de choses marquent l’esprit qu’il devient peu aisé d’affirmer un avis tranché sur la chose. Ce qui est certain c’est que techniquement c’est irréprochable, à tel point que les deux heures auraient du servir de bande démo pour cet artiste hors du commun, que les acteurs sont pour le moins surprenants, et que toute cette histoire étrange nous trotte en tête jusqu’à virer à l’obsession qui ne peut qu’entraîner une nouvelle vision de la chose pour en saisir plus clairement le message. Une mission presque impossible ceci dit!












