[Critique] Le Magasin des suicides (Patrice Leconte, 2012)
Réalisateur: Patrice Leconte
Dans les années 70, le réalisateur des Bronzés s’était adonné à la bande dessinée. 40 ans plus tard, il revient à ses premières amours en adaptant en film d’animation le roman de Jean Teulé, Le Magasin des suicides. Un exercice casse-gueule pour Patrice Leconte et un résultat assez décevant pour un film qui passe toute [...]
Dans les années 70, le réalisateur des Bronzés s’était adonné à la bande dessinée. 40 ans plus tard, il revient à ses premières amours en adaptant en film d’animation le roman de Jean Teulé, Le Magasin des suicides. Un exercice casse-gueule pour Patrice Leconte et un résultat assez décevant pour un film qui passe toute sa durée à chercher sa place.
Difficile de faire de l’animation en France alors que nos animateurs intègrent certaines des meilleures équipes au monde. Derrière la perfection de Sylvain Chomet, c’est un peu le néant, à quelques exceptions près. Et dès lors qu’un réalisateur populaire depuis 40 ans, presque revenu en odeur de sainteté le temps d’un petit film (Voir la mer, après une série de films peu fréquentables), s’essaye à l’exercice périlleux du film d’animation et se voit sélectionné dans le festival le plus prestigieux au monde, il attise logiquement la curiosité et engendre des attentes conséquentes. Adaptation pleine de libertés – pas toujours heureuses – du roman de Jean Teulé paru en 2007, Le Magasin des suicides ne parvient pas à transcender sa faible durée pour produire une petite fable morbide. Tiraillé entre la volonté de faire un film pour adultes et celle de ne s’adresser qu’aux enfants, sans jamais trouver la formule permettant de rassembler les deux types de publics, le film de Patrice Leconte échoue malgré quelques très belles choses.
La déception est d’autant plus grande que Le Magasin des suicides possède un important pouvoir de séduction. Il se traduit tout d’abord par son graphisme bien sur. Marqué d’une véritable identité, très liée à la bande-dessinée française, le design est une petite merveille mêlant à la fois simplicité apparente et sens du détail assez impressionnant. Qu’il s’agisse des plans larges sur les décors ou des détails des personnages, sans même parler du fourmillement du magasin, c’est une belle expérience visuelle. En contrepartie, le film hérite d’une animation qui n’est jamais à la hauteur. Sommaire, voire simpliste, elle ne trouve jamais la grâce d’autres films d’animation qui ne font pourtant pas dans la démonstration. Les Triplettes de Belleville n’ont rien de commun avec les derniers Pixar mais l’animation y est pourtant magnifique. Le Magasin des suicides est donc faible sur ce point, c’est indéniable, la beauté du trait est en partie anéantie par la pauvreté du mouvement. L’autre atout principal, dans un premier temps, du Magasin des suicides est sa noirceur. Les 10-15 premières minutes, malgré les chansons loin d’être extraordinaires, sont un pur bonheur d’humour noir. L’univers du film est à l’agonie, les gens meurent, veulent mourir, tout est gris, et les tenanciers du magasin sont le reflet pervers de cette société. Souriants, colorés, commerçants, Mishima et Lucrèce (en clin d’œil à l’écrivain japonais mort par seppuku et au poète épicurien on imagine) sont les chefs d’une famille passionnante, car traitant avec détachement et abnégation un rôle essentiel à cette société au bord du gouffre. Et tout cela fonctionne très bien pendant un temps, avant que l’exercice ne tourne en boucle et agace.
Toutes les chansons finissent par ressembler aux précédentes, donnant la sensation d’un récit qui fait sérieusement du surplace, avent de virer vers quelque chose d’étonnamment couard. Les chansons se font plus ensoleillées, les sourires commencent à envahir, les visages, les scènes grotesques se succèdent (celle de la voiture tunée est une terrible erreur) pour faire lentement glisser le film vers un final en apothéose rose bonbon, renonçant à la noirceur qui en faisait tout le charme. De l’ersatz pas désagréable de Tim Burton, avec un traitement désacralisé de la mort et un humour politiquement très incorrect parfois, on passe à une fable gentillette où tout le monde il est beau et tout le monde il est content, le temps d’un artifice narratif d’une faiblesse remarquable. C’est bien tout le problème, en ne sachant pas à quel public s’adresser, en ne maîtrisant pas la subtilité permettant de concilier les deux sans qu’aucun ne se sente laissé de côté, Patrice Leconte rate complètement le coche. En résulte un tout petit film dont on ne retiendra que la toute première partie, dopée au mauvais goût salvateur et au propos dépressif, qui se rit de la mort et érige le suicide à un niveau presque inaccessible à la philosophie même du public occidental. Sauf qu’il n’en fait rien, ne sait pas où il va, et se laisse submerger par une bonne morale carrément hors de propos dans un final dégoulinant. Dommage, ces mauvais choix condamnent Le Magasin des suicides au statut de gentille anecdote et pas grand chose d’autre.
![Le magasin des suicides 1 Le magasin des suicides 1 [Critique] Le Magasin des suicides (Patrice Leconte, 2012)](http://www.filmosphere.com/wp-content/uploads/2012/10/Le-magasin-des-suicides-1.jpg)
![Le magasin des suicides 2 Le magasin des suicides 2 [Critique] Le Magasin des suicides (Patrice Leconte, 2012)](http://www.filmosphere.com/wp-content/uploads/2012/10/Le-magasin-des-suicides-2.jpg)













