Synopsis: Les Bonzini tiennent le restaurant « La Pataterie » dans une zone commerciale. Leur fils ainé, Not, est le plus vieux punk à chien d’Europe. Son frère, Jean-Pierre, est vendeur dans un magasin de literie. Quand Jean-Pierre est licencié, les deux frères se retrouvent. Le Grand Soir, c’est l’histoire d’une famille qui décide de faire la révolution…. à sa manière.
Note
3.5/
5
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Posté le
2012/05/22 par Nicolas Gilli
Critique
L’époque bénie de Groland semble déjà si loin pour Benoît Delépine et Gustave Kervern, et pourtant si proche quand on voit leurs films. Gerbant sur la “morale”, se permettant tout et n’importe quoi, ne se glissant dans aucune norme alors qu’il abordent à chaque fois des genres très codifiés, ils représentent ce qu’il reste en France du cinéma punk, de l’esprit punk. Il fallait bien qu’ils finissent par en parler des punks, par les filmer avec leur tendresse qui rend belle la laideur. Ce duo possède un don que peu ont reçu, celui de capter la grâce chez les petites gens, de filmer les pires saloperies en les rendant sublimes, de transformer un sujet misérabiliste en conte parfois tordant. Ils ne répondent à aucune norme et représentent en quelque sorte le dernier bastion du cinéma français libre bénéficiant d’une exposition conséquente. Pour Le Grand soir, encore un beau titre à leur actif, ils se payent une rencontre entre Albert Dupontel et Benoît Poelvoorde, une rencontre explosive qui aboutit encore une fois sur un film complètement barré avant de toucher à quelque chose d’assez sublime. Si le film marque une légère stagnation après Mammuth, il reste une bouffée d’air dans une industrie complètement sclérosée.
WE ARE NOT DEAD
Le Grand soir s’ouvre tel un road-movie piéton et marque d’emblée des choix radicaux de mise en scène. Benoît Delépine et Gustave Kervern ne sont pas des fous de technique, mais contrairement à ce qu’ils peuvent raconter, ils y portent une attention toute particulière avec une mise en scène qui répond parfaitement au propos de leur film. Le Grand soir est un film sur l’initiation, une sorte de Blueberry sans les psychotropes, sans Tchéky Karyo qui chante un complainte de Louisiane, et sans les cowboys, ou presque. Car Le Grand soir ne suivant pas une voie rectiligne, il vient parfois flirter avec le western, et pas seulement quand Albert Dupontel joue au cowboy avec son patron qui le licencie. Film en mouvement permanent dans un lieu unique, tel une île symbolique qui permettrait une élévation spirituelle depuis la fange de la consommation. Le lieu de l’action est une grande zone commerciale, avec le supermarché, son centre névralgique, le temple de la consommation qui appelle ses fidèles pour leur dose de lavage de cerveau à coups de promotions sur le saucisson ou les bouteilles de Ricard. C’est à proximité de ce temple que les deux frangins, un punk à chien et un vendeur de literie, vont finalement apprendre à se connaître, et à renaître en quelque sorte. Le Grand soir c’est une ode à la liberté, à l’esprit punk dans ce qu’il a de plus noble. Et si on rit beaucoup devant le film, car les deux réalisateurs et leur troupe d’acteurs maîtrisent la mécanique de la comédie comme personne, donnant lieu à des séquences carrément magiques, de la danse face à la vitrine-miroir de la pizzeria à cet incroyable dialogue entre Bouli Lanners et Areski Belkacem à base de “ça va”, il y est surtout question de la nature humaine. Et la simple opposition entre une vie de clochard, libre mais pauvre, et celle de vendeur, engoncé dans sa vie de con mais confortable, n’est pas traitée de façon si simple. Delépine et Kervern ne font pas l’apologie d’un mode de vie bohème mais touchent du doigt quelque chose qui n’a finalement rien de démagogique. Ils essayent de capter ce qu’il y a au-delà du confort lié à la société de consommation, emboîtant ainsi le pas à toute une génération de cinéastes dont c’était le sujet favori il y a 30 ou 40 ans, mais à travers le prisme de cette zone commerciale toute symbolique. Le Grand soir c’est une élévation, une prise de conscience, un homme qui s’affirme. Ce sont des personnages qui apprennent à faire la paix avec eux-même et leur passé. C’est un cri de détresse envoyé au monde et une déclaration d’amour à l’être humain dans ce qu’il a de moins “normal”.
Avec son rite de passage hérité d’un monde tribal (marquage, sang, alcool, hystérie) Le Grand soir développe ainsi un chemin vers une existence libérée, débarrassée du poids du monde moderne, une ode à la jouissance simple, celle de la vie, celle de ne regarder ni en avant ni en arrière, mais avec la philosophie de toujours avancer. Et jusqu’à ce fameux grand soir, avant tout symbolique et illustrant une véritable révolution intérieure, ainsi que l’exclamation de ce désir de vivre, Le Grand soir s’affirme comme une entreprise franchement solide même si le film manque peut-être d’émotion, malgré quelques scènes bouleversantes avec Poelvoorde. Delépine et Kervern construisent leur film intelligemment, en utilisant une grammaire d’abord précise puis se libérant avec ses personnages. Ainsi quand au début du film se répondent les plans caméra à l’épaule sur Poelvoorde et ceux fixent sur Dupontel, généralement cadrés assez serré, l’évolution du récit révolutionne ce langage pour les filmer ensemble et de la même façon, tout en élargissant le cadre au fur et à mesure qu’ils respirent la vie. Ils collent ainsi à leur sujet et accouchent à nouveau d’un film punk, qui parle des punks cette fois. Ponctué de séquences mémorables, de ce dialogue inaudible à la pataterie jusqu’à l’incroyable travelling à travers plusieurs propriétés (“on va tout droit”) en passant par l’utilisation des caméras de surveillance ou ce refus du champ-contrechamp qui donne lieu à de belles astuces, Le Grand soir est un film qui marque une nouvelle fois la singularité de ses auteurs, qui ont trouvé encore des acteurs incroyables auxquels ils offrent un de leurs plus beaux rôles. Mais chez Delépine/Kervern, rien ne fonctionne sans les seconds rôles, et avec Brigitte Fontaine en mère perchée, Gérard Depardieu en oracle bourré ou Didier Wampas en catalyseur du rite de passage, c’est un véritable régal à la croisée des genres et des influences. Un film libre tout simplement, porté par ce désir de ne pas se fondre dans la masse.
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Nicolas Gilli
A créé Filmosphere fin 2009. Bouffe des quantités gastronomiques de films chaque semaine et s'est mis en tête de partager au mieux ses impressions et réflexions sur tout ce qui atterrit au cinéma, ou presque. Avec pour grandes passions la série B à tendance bourrin ou les merveilles en provenance d'Asie.
Réalisateurs contemporains préférés : Wong Kar-wai, Terrence Malick, Michael Mann, James Gray, Bong Joon-ho, Guillermo Del Toro, les frères Coen et Tsui Hark.