Parti du désir documentaire de montrer la situation des malades des hôpitaux psychiatriques, Ascanio Celestini se lance dans l’écriture fictionnelle pour son troisième film et son premier long métrage. Cet homme, aux yeux perçants et au charisme fascinant, avant de devenir l’acteur et le metteur en scène de La Pecora Negra est un écrivain, acteur [...]
Parti du désir documentaire de montrer la situation des malades des hôpitaux psychiatriques, Ascanio Celestini se lance dans l’écriture fictionnelle pour son troisième film et son premier long métrage.
Cet homme, aux yeux perçants et au charisme fascinant, avant de devenir l’acteur et le metteur en scène de La Pecora Negra est un écrivain, acteur et homme de théâtre, particulièrement reconnu en Italie. Il a notamment joué dans Mon Frère est Fils Unique, de Daniele Luchetti. En adaptant sa propre pièce pour le cinéma, Ascanio Celestini a trouvé un nouveau langage pour exprimer son univers. Nous assistons là davantage à une plongée dans son œuvre qu’à la mise en scène d’une histoire neutre à laquelle il aurait voulu donner les formes du cinéma. Le public Français va découvrir la pensée d’un artiste réfléchissant sur la folie, la société et la religion.
L’histoire se déroule dans une clinique tenue par des religieuses, en Italie, après la loi de 1978 qui restitua aux patients psychiatriques leur droit de citoyenneté et conduisit à la fermeture des asiles de fous.
Nicola, né dans les années soixante, nous raconte (assez) joyeusement sa vie, remplie par l’internement psychiatrique, et son enfance marquée par divers évènements, comme sa rencontre avec Marinella. Le sujet au premier abord si sérieux se trouve traité au plus près des personnages, avec une légère humeur empreinte de nostalgie grâce à laquelle les pires choses ne semblent ni catastrophiques, ni emphatiques.
Le film déroute d’abord par sa complexité énonciative et un savant mélange entre narration en voix-off et flash-back aux points de vue multiples. Si Nicola, le protagoniste, est interprété tour à tour enfant par un acteur rayonnant, puis adulte par Ascanio lui-même, il s’invente aussi un ami infirmier à l’hôpital. Ainsi, au moins deux acteurs différents raconteront son dédoublement (on ne saura jamais précisément de quelle pathologie il est atteint). C’est là le vrai sujet du film : la folie, ses frontières, et comment elle est vécue par les uns et perçue par les autres.
Que s’est-il passé entre les deux âges qui nous sont montrés ? Comment un enfant peut-il être exclu d’emblée par la société où l’on ne juge pas même bon de le faire redoubler ? La sentence de l’institutrice est lourde : le cerveau de l’enfant n’est pas apte. Alors dans quelle mesure l’enfant a-t-il été condamné à être fou, et rien d’autre ?
Au-delà de la dénonciation des conditions de vies des malades psychiatriques, Ascanio Celestini met en scène une fable sur le destin : Nicola passe à côté de l’amour de sa vie, Marinella, pour avoir douté d’elle, puis condamné à une solitude intérieure, il devient la brebis galeuse, la pecora nera. Cette intrigue initiale donnera au film ses plus belles scènes avec les deux acteurs adultes, au cours du rite du supermarché, où Nicola accompagne la soeur pour faire les courses. Marinella, jouée par l’excellente Maya Sansa, se métamorphose dans l’esprit de Nicola en une sainte par-dessus les autres saints, ce qui va provoquer un malentendu dramatique.
Avec subtilité, le film oscille entre moments de douceur et de violence psychologique extrêmes. Le réalisateur, obsédé par la mort, la représente donnée sous trois formes différentes lors de scènes aussi inattendues que poignantes. Une œuvre qui nous laisse songeurs et emplis de questionnements salutaires.
La Pecora Nera est un film subtil et complexe, ainsi qu’une tentative réussie d’un metteur en scène de théâtre vers la fiction cinéma. Il est pourtant toujours périlleux, d’adopter comme ici le point de vue d’un fou pour raconter son histoire, mais grâce à une longue enquête préliminaire, le film évite les clichés et les écueils variés sur le sujet, prenant le parti de l’imaginaire et du conte plutôt que de la sentence. Voilà entre Mammuth, Cashback et Le Journal d’un fou, une œuvre belle et inclassable sur la folie.
Cécile Zanotti
Rédactrice d'articles pour Filmosphere depuis décembre 2010. Revoir des classiques, découvrir de nouveaux cinéastes, partager mon étonnement ou mon intérêt pour une œuvre, voilà ce qui nourrit ma passion pour le cinéma, n'excluant aucun films, surtout pas les moins connus.