[Critique] La Nuit du chasseur (Charles Laughton, 1955)
Réalisateur: Charles Laughton
Longtemps maudit, mal aimé de la critique et boudé par le public, il aura fallu longtemps pour que La Nuit du chasseur, unique film réalisé par Charles Laughton, accède au statut qu’il méritait : celui de jalon majeur du cinéma américain. Aujourd’hui promu au rang de classique, ancré dans l’imagerie populaire qu’il ait été vu [...]
Longtemps maudit, mal aimé de la critique et boudé par le public, il aura fallu longtemps pour que La Nuit du chasseur, unique film réalisé par Charles Laughton, accède au statut qu’il méritait : celui de jalon majeur du cinéma américain. Aujourd’hui promu au rang de classique, ancré dans l’imagerie populaire qu’il ait été vu ou pas, La Nuit du chasseur se paye une nouvelle jeunesse après un passage remarqué en salles et s’impose, presque 60 ans plus tard, comme l’un des plus beaux films jamais réalisés. A la fois fragile et imposant, porté par des acteurs magnifiques et une photographie parmi les plus belles de l’histoire, le mythe se tient toujours là, tel un phare guidant certains des plus grands réalisateurs modernes.
La Nuit du chasseur est un casse-tête. Tourné en noir et blanc en pleine montée en puissance de la couleur, réalisé par un acteur débutant à la mise en scène, avec un des acteurs les plus en vue de l’époque, avec un scénario brillant et une équipe technique de rêve, le film est un échec critique et public incompréhensible. Un revers tel que Charles Laughton, personnage rongé par le doute, ne s’en remettra jamais. Pourtant aujourd’hui personne n’oserait remettre en cause le statut de classique de La Nuit du chasseur, souvent considéré, à raison, comme faisant partie des plus grands films de l’histoire du cinéma. C’est également un casse-tête pour les nombreux adeptes des cases. Est-ce un thriller ? Un film d’horreur ? Un film noir ou un conte ? C’est un peu tout à la fois et c’est pourquoi le film est si fascinant, refusant de se glisser dans un modèle prédéfini, empruntant les codes esthétiques d’un genre pour les appliquer à un autre, usant de la pire des subversions sans qu’elle ne choque. La Nuit du chasseur est tellement bourré d’idées, dans la narration et la mise en scène, qu’on en oublie à quel point il peut être approximatif parfois. Le film est imparfait, et c’est peut-être pour cela qu’il est si immense.
Ces approximations, toutes relatives tant le niveau de l’ensemble tient du chef d’œuvre absolu, se situent en particulier dans la narration, avec des ellipses parfois gênantes. Mais en même temps elles participent à renforcer l’aspect irréel de ce récit. Car s’il est impossible à ranger dans un genre précis, c’est bel et bien du conte que La Nuit du chasseur est le plus proche. Et qui dit conte dit fantaisie et éléments surréalistes. Celui-ci s’intéresse à John, un enfant qui idéalise son père comme une Robin des bois moderne qui dévaliserait des banques pour nourrir les siens, et qui va se sentir investi d’une mission divine : protéger le dernier trésor qu’il aura amassé. Tout n’est que symbole, car cet argent il n’en a pas la valeur, mais il représente la mémoire de son héros disparu. C’est donc l’histoire d’un enfant obligé de grandir très vite par l’importance de ses responsabilités : protéger sa petite sœur, devenir l’homme de la famille et surtout veiller sur ce lourd secret. Dans tout conte il y a un personnage maléfique, c’est ici un loup déguisé en agneau, une incarnation du mal absolu dans ce qu’elle a de plus terrible. Charles Laughton ne laisse pas vraiment de place au doute quant à la nature d’Harry Powell. Dans sa scène d’exposition ses propos sont clairs concernant sa quête funèbre à la rencontre de nouvelles veuves. Sauf qu’il possède ce regard plutôt bienveillant et qu’il est visiblement un véritable pasteur. Une incarnation du Diable dans les habits d’un homme de Dieu, les grenouilles de bénitier et puritains qui constituent le socle de l’Amérique conservatrice ont dû apprécier. C’est une grande idée, et elle permet à Robert Mitchum d’incarner le plus bel ogre du septième art, le plus dingue, le plus impressionnant et fiévreux, le plus trouble aussi. Si ses tatouages LOVE et HATE sont aujourd’hui entrés dans l’inconscient populaire, et s’ils lui donnaient l’occasion à l’époque d’une scène de cabotinage magnifique, ils existent avant tout pour souligner la profonde dualité du personnage. Une dualité très différente de la schizophrénie car il n’est bien qu’un seul personnage, mais qui obéit à sa propre logique : punir l’appétit sexuel des veuves car c’est l’ordre de son Dieu. Bien sur s’ajoute à cela la soif de l’or, pour que le personnage reste humain, mais Harry Powell reste jusqu’au bout un homme qui fait le mal en étant persuadé d’être l’instrument du bien. A moins que cette dualité ne naisse tout simplement du point de vue adopté par Charles Laughton, à savoir celui de John. Car dans son regard se mêlent l’ogre et le père, jusqu’à cette scène de l’arrestation, très troublante, à la fois libératrice – il fait littéralement s’envoler ce lourd secret – et terrible car il projette sur la figure du mal absolu celle du bien absolu, à savoir l’image de son père.
Et si La Nuit du chasseur n’était finalement qu’un film sur le contraste ? Contraste entre réalisme et conte de fées, entre une Amérique post-dépression et un monde à la lisière du fantastique. C’est bien ce qui en ressort en isolant les éléments. Certains archétypes, ou figures mythologiques, sont construites sur ces contrastes. Il y a ces deux enfants, un faible et un fort, ces deux figures paternelles, une protectrice et l’autre destructrice, deux figures maternelles (quoique le terme soit discutable concernant Rachel Cooper) dont la première n’est qu’un pantin, une poupée, tandis que l’autre est une grand-mère-louve. Toujours des contrastes. Y compris dans le rapport à la religion, Harry Powell et Rachel Cooper en représentant deux extrêmes semant le doute quant au rapport de Charles Laughton au culte. Il ne fait aucun doute que La Nuit du chasseur tout entier est parfaitement assimilable aux tatouages opposés du pasteur, car au de la de l’adaptation du roman de Davis Grubb, c’est toute la dualité du personnage de Charles Laughton, bisexuel et acteur qui n’acceptait pas son physique ingrat. Cette dualité, ce contraste, ils se retrouvent comme une évidence dans la mise en scène, qui représente peut-être le plus bel atout de La Nuit du chasseur. Le film est une telle mine d’idées dans le découpage et sa rythmique impeccable pour créer une émotion chez le spectateur, qu’il s’agisse de la peur ou de la tension (l’évasion en barque, une merveille de construction), développe tellement de choses dans la composition de ses cadres, se réapproprie tellement intelligemment l’héritage du film noir ou du cinéma expressionniste, qu’il en devient une œuvre intemporelle. Sur un plan purement visuel, La Nuit du chasseur n’a pas vieilli et les compositions graphiques du génial Stanley Cortez restent des modèles. On n’énumérera pas les tours de force mais entre la première apparition de la silhouette de Robert Mitchum en ombre géante dans la maison des enfants, l’image de la Ford T au fond de la rivière ou cette scène incroyable dans laquelle le jeu des lumières rend opaque la fenêtre avec Mitchum en prédateur fondu dans le décor, le film propose son lot de séquences immortelles. Le tout accentué par ce noir et blanc qui permet de raconter une histoire par l’exploitation de l’obscurité, créant des séquences et des plans tenant de la pure symbolique, souvent religieuse d’ailleurs mais également sexuelle avec la lame de couteau par exemple, tout semble pensé pour sceller la légende du film. Et ce n’est pas l’interprétation magistrale de Robert Mitchum, son plus beau rôle parmi nombre de très grands, ou celle toute en douceur et puissance de Lillian Gish, icône du cinéma muet et de D.W. Griffith, dont ce sont paradoxalement les paroles qui restent, qui viendront contredire quoi que ce soit. Cette nuit est peut-être la plus belle de toute l’histoire du cinéma.
Coffret blu-ray/DVD édité par Wild Side Vidéo.
Sortie le 31 octobre 2012.
La Nuit du chasseur chez Wild Side c’est une longue histoire qui remonte à la naissance de l’éditeur, qui ne pouvait pas mieux fêter ses 10 ans d’existence. Tout un symbole, le film revêt des habits devenus rares, ceux des coffrets les plus luxueux. L’objet en impose. Encombrant et lourd comme un beau livre d’art, il est pensé pour trôner fièrement. Mais c’est bien le contenu qui impressionne, à commencer par le livre. Car oui, c’est bien un véritable livre et non un vulgaire appendice. Écrit par Philippe Garnier, La Main du saigneur et ses quelques 200 pages ne viennent pas révolutionner les ouvrages dédiés à ce monument mais se pose là en petite référence avec même quelques témoignages inédits. Il regorge notamment de photos, croquis et reproductions qui en font un bel ouvrage.
L’autre gros morceau de cet édition, dans les suppléments, est le documentaire de plus de 2h30 intitulé Charles Laughton au travail constitué de rushes du film, d’essais des comédiens, de focus sur les trucages ou la direction des enfants. Le document est bien sur exceptionnel et justifie à lui seul l’achat de cette édition. Les autres suppléments vont de l’entretien avec Robert Mitchum, des années plus tard et avouant qu’il s’agit de son meilleur film, à un autre avec le directeur de la photographie qui ne cache pas sa prétention, en passant par un extrait d’émission TV et un documentaire très intéressant comparant les plans du film avec les croquis de l’écrivain Davis Grubb. Et outre le film et ses suppléments en blu-ray ET DVD, on trouve dans ce coffret une reproduction en CD d’une lecture de La Nuit du chasseur par Charles Laughton, une véritable rareté.
Techniquement le blu-ray, s’il mérite une comparaison détaillée avec l’édition Criterion, est une petite merveille qui permet tout simplement de redécouvrir ce film comme on ne l’a sans doute jamais vu. Alors oui il peut y avoir débat sur le grain et la luminosité de cette copie, voir sur le cadre choisi, mais des spécialistes pointilleux s’en chargent. Pour la grande majorité des spectateurs et cinéphiles, il s’agit là d’une édition exemplaire, en plus du très bel objet qui l’accompagne.
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