[Critique] La Chair et le sang (Paul Verhoeven, 1985)
Réalisateur: Paul Verhoeven
Pour son premier film à Hollywood, le hollandais violent Paul Verhoeven ne fait aucun compromis. La violence, le sexe et la religion, thèmes constituant le ciment d’un cinéma profondément subversif. Avec La Chair et le sang, film qu’il considère comme la pire expérience de sa carrière, il poursuit son exploration en transposant ses obsessions dans [...]
Pour son premier film à Hollywood, le hollandais violent Paul Verhoeven ne fait aucun compromis. La violence, le sexe et la religion, thèmes constituant le ciment d’un cinéma profondément subversif. Avec La Chair et le sang, film qu’il considère comme la pire expérience de sa carrière, il poursuit son exploration en transposant ses obsessions dans une vision inédite du moyen-âge. Ancrée dans une certaine approche du réel à défaut d’être réaliste, cette fresque majestueuse et barbare reste 30 ans plus tard un monument qui n’a pas pris une seule ride, marquant l’approche idéale de cet univers médiéval.
A la vision de La Chair et le sang il faut bien garder en tête les paroles prononcées à l’Eucharistie “Prenez, et mangez-en tous : ceci est mon corps livré pour vous. Prenez, et buvez-en tous, car ceci est la coupe de mon sang…” car elles constituent le cœur même du discours de Paul Verhoeven. Sous couvert d’une épopée médiévale en trois actes, son ticket d’entrée à Hollywood prolonge la réflexion déjà bien entamée dans son sulfureux Spetters à propos du fanatisme religieux. Obsédé par les symboliques chrétiennes (les figures christiques se sont ensuite multipliées dans ses films et de façon parfois inattendue, comme dans Robocop) et le pouvoir de destruction des religions, il trouve dans son évocation du XVIème siècle un terrain de jeu formidable pour travestir ses images et les truffer de symboles étayant son discours, tout en livrant un film populaire au sens le plus noble qui soit. Dans son travelling d’ouverture il place déjà une ville assiégée, un crucifix, un prêtre donnant l’absolution à des guerriers par l’hostie et la scène aboutit sur une catin pouilleuse aux bras remplis de cruches de vin. Tout est là, déjà, les fondations solides d’une des plus belles créations abordant les fous de Dieu et leurs excès.
A la tête d’un budget de seulement 6.5 millions de dollars, Paul Verhoeven prouve qu’il ne s’agit aucunement d’une limitation au moment de créer une reconstitution historique qui tient la route. La Chair et le sang parait non seulement coûter dix fois plus cher mais se permet en plus d’être l’illustration la plus précise du moyen-âge, tranchant avec le romanesque hollywoodien en y apportant la crasse, le sang et le sperme. Et si l’illusion fonctionne si bien, c’est que le réalisateur a construit son récit et son découpage en prenant en compte cette contrainte pour en faire un atout : en limitant les plans larges il reste au contact de ses personnages, de son sujet. L’impression de grandiose passe par quelques plans suffisamment puissants pour la suggestion, et surtout par la composition de Basil Poledouris, empereur des mélodies épiques capable de transformer, par la seule force de ses partitions, les images d’une partie de pétanque en lutte à mort pour sauver le monde. Paul Verhoeven a bien compris que le spectateur nécessite un univers cohérent – au moins avec l’image collective de l’époque décrite – pour accepter de se prendre au jeu et d’être malmené par ce qu’il va montrer. La Chair et le sang n’est pas un film tendre, avec rien ni personne, et certainement pas avec ses personnages. Paul Verhoeven fait preuve d’une lucidité peu en vogue à Hollywood au moment d’aborder la nature humaine dans toute sa complexité. Avec lui, finis les chevaliers blancs, les vierges effarouchés, les sages religieux et les princes charmants. Tous les personnages du film semblent répondre à des archétypes du cinéma d’aventure médiéval immédiatement pervertis, pour briser au plus vite la frontière entre le bien et le mal. A l’exception du couple gay (seul motif profondément “romantique”), tous ces hommes et femmes laissent s’exprimer leur côté sombre, le laissant parfois même largement prendre le dessus. Il ne s’agit là aucunement de subversion mais de regard lucide sur le monde, chose bien rare à Hollywood où les motifs classiques n’aiment pas trop être bousculés. Et la beauté de l’exercice se trouve dans le trouble créé vis-à-vis du spectateur qui ne sait plus trop sur quel pied danser, à quel personnage s’identifier. Le héros identifié au départ est non seulement un salaud barbare mais également un être faible corrompu par les œillères de son appétit pour le sexe et la beauté incandescente de sa prisonnière, le prêtre n’hésite pas à embrocher des soldats et remet en cause sa foi tout en manipulant la masse autour de lui, par le biais de “signes” de plus en plus grotesques, le prince vaillant et romantique devient un chef de guerre capable des pires manœuvres… toutes ces oppositions mènent vers une peinture très noire de l’être humain, incapable de réfléchir et préférant suivre un guide militaire ou spirituel sans vraiment remettre en cause l’un comme l’autre. Pour Paul Verhoeven, la chair est faible et la religion est à la fois son salut (elle guide l’homme dans le brouillard de son ignorance) et le poison qui mène vers sa destruction. Et ce jusqu’à cette image de chair littéralement pourrie, par la peste.
La subversion il faut la chercher ailleurs, dans deux éléments très clairs : la femme et l’image de l’icône. Pour la première, Paul Verhoeven pervertit l’image d’Epinal de la princesse vierge partant à la rencontre de son prince charmant. Il s’avère rapidement qu’elle est plus curieuse par rapport à sa première expérience sexuelle que son éventuelle histoire d’amour, ce qui entraîne un retournement de situation formidable lors de la scène de viol. De victime elle passe au statut de maître de la situation, de vierge effarouchée à celle de perverse lubrique, une image troublante avec laquelle le réalisateur jouera jusqu’au moment où son prince entrera à nouveau dans son propre cadre. Les femmes sont fortes chez Paul Verhoeven, et c’est une des raisons pour lesquelles son cinéma a toujours détonné dans le paysage hollywoodien. Grâce au personnage d’Agnes (impressionnante Jennifer Jason Leigh passant du statut de jouvencelle à celui de manipulatrice sure de ses charmes) La Chair et le sang est un film sans compromis au moment de filmer le sexe, de façon très crue et toujours dans un jeu de domination plus que de séduction. C’est d’ailleurs elle qui dynamite la relecture de la Cène, en prenant le contrôle, par le sexe, de Martin au milieu de ses apôtres. Elle est l’héroïne du film, en parallèle de la figure du guide spirituel qui évolue de l’icône sortie de terre, pure représentation divine, vers celle beaucoup plus humaine de Martin. C’est dans ce plan mémorable de Rutger Hauer devant une roue en feu, reproduisant un saint auréolé, que tient tout le discours de Paul Verhoeven : l’idéal religieux perverti par l’homme, une croyance dans des textes nobles écrits dans le sang et le mal. De la décadence barbare, il passe à la décadence bourgeoise de l’opulence, revêt le blanc illusoire de la purification mais ne renaitra que par les flammes et non par l’eau. A travers ces symboles forts, introduits par un dispositif de mise en scène maitrisé de bout en bout, La Chair et le sang est non seulement une œuvre définitive sur le moyen-âge mais avant tout une brillante évocation des dérives religieuses dont l’homme, dans ce qu’il a de plus pourri et ambigu, est l’instigateur suprême. Le tout derrière la beauté des images dignes de Bruegel.
Blu-ray disponible depuis le 18 septembre 2012.
Editeur : Filmedia
Après une édition un peu pourrie sortie chez MGM en 2005, La Chair et le sang se paye une nouvelle jeunesse en blu-ray. Pas de révolution à attendre pour autant car il n’y a vraisemblablement pas eu de remasterisation du film.
Du côté de l’image, c’est une copie en 1080i qui montre rapidement ses limites en terme de définition, même s’il s’agit aujourd’hui des meilleures conditions pour voir le film. Il semblerait même que dans certains plans l’image soit déformée…
Coté son, on oscille entre le bas de gamme pour la piste française, manquant cruellement de relief et de puissance, et celle en VO à la fois digne des envolées de Basil Poledouris et de l’ambiance médiévale mise en place.
Pour les suppléments, si le commentaire audio de Paul Verhoeven reste une exclusivité du DVD américain, on a droit à plusieurs documentaires plus ou moins pertinents sur la conception du film, sa réception critique et le monde qu’il dépeint. Le tout avec en plus une longue interview récente du réalisateur qui ne pratique pas la langue de bois, notamment sur ses rapports difficiles avec son acteur en pleine ascension à Hollywood.
![La Chair et le sang 1 La Chair et le sang 1 [Critique] La Chair et le sang (Paul Verhoeven, 1985)](http://www.filmosphere.com/wp-content/uploads/2012/09/La-Chair-et-le-sang-1.jpg)
![La Chair et le sang 2 La Chair et le sang 2 [Critique] La Chair et le sang (Paul Verhoeven, 1985)](http://www.filmosphere.com/wp-content/uploads/2012/09/La-Chair-et-le-sang-2.jpg)














