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[Critique] La Ballade de l’impossible (2010)

 
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Bottom Line

Après trois petits chefs d’oeuvres composant sa trilogie vietnamienne (L’odeur de la papaye verte, Cyclo et À la verticale de l’été), Tran Anh Hung s’est essayé au difficile exercice du polar baroque avec Je viens avec la pluie pour le résultat que l’on connait. Ou plutôt que l’on ne connait pas puisque ce film raté, [...]

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Posté le 3 mai 2011 par

 
Critique
 
 

Après trois petits chefs d’oeuvres composant sa trilogie vietnamienne (L’odeur de la papaye verte, Cyclo et À la verticale de l’été), Tran Anh Hung s’est essayé au difficile exercice du polar baroque avec Je viens avec la pluie pour le résultat que l’on connait. Ou plutôt que l’on ne connait pas puisque ce film raté, mais fascinant sur de nombreux points, n’a eu droit qu’à des sorties extrêmement limitées (direct-to-DVD dans plusieurs pays) quand il a eu la chance de sortir, mais pas chez nous. Soit un échec total pour celui qui fut tout de même lauréat d’une Caméra d’or à Cannes (qui récompense un film toutes sélections confondues) et d’un Lion d’or à Venise. Pas dégoûté pour autant, le voilà qui revient avec un projet tout aussi ambitieux, à savoir mettre en images dans La Ballade de l’impossible le roman à succès éponyme de Haruki Murakami, une oeuvre singulière ancrée dans le Japon des années 60, mélancolique, sensuelle, difficilement adaptable en oeuvre de cinéma. Mais pourtant ces qualificatifs correspondent tout à fait aux caractéristiques du cinéma de Tran Anh Hung, formaliste exceptionnel qui possède une faculté rare, celle de capter à la perfection les environnement jusqu’à faire ressentir au spectateur des choses qui dépassent le cadre de l’image (une chaleur, une odeur). Un maître du cinéma sensitif qui s’attaque à Murakami, la promesse est immense. Et elle est tenue.

la ballade de limpossible 1 [Critique] La Ballade de limpossible (2010)

La douceur d’une voix off, l’agréable et inimitable son des 60′s, La Ballade de l’impossible joue d’emblée cartes sur table avec un premier suicide d’adolescent dans les premières minutes. Entre mélo et drame, c’est autant d’amour que de mort que va nous parler Tran Anh Hung, en appelant à cette vieille liaison intime entre Eros et Thanatos. L’amour, le sexe, la mort, l’identité, La Ballade de l’impossible jongle avec des thèmes complexes et délicats qui devant la caméra d’un boucher auraient donné lieu à un film imbuvable c’est certain. Mais pas quand l’homme à la caméra est un artiste si sensible. Sensibilité qui se traduit aussi bien dans le récit que dans l’image, les deux étant intimement liés aussi. On peut reconnaître les grands cinéastes à leur habilité à bien s’entourer et en jetant un rapide coup d’oeil ici que voit-on? À la bande son, Jonny Greenwood, ex-guitariste de Radiohead et auteur de la composition magistrale de There Will Be Blood. À la photographie, Mark Lee Ping Bin, génie de la lumière qui avait éclairé, entre autres, In the Mood for Love et Millennium Mambo. Et il apparaît comme évident que ce film ne pouvait être qu’une petite merveille, même s’il arrive que les meilleures équipes techniques du monde se vautrent. Ici la réunion de talent se cristallise dans la mise en scène d’un Tran Anh Hung à nouveau inspiré. Entre sa composition complexe et très picturale des cadres, son goût immodéré pour le plan fixe hypnotique et la fulgurance surpuissante de ses plans séquences quand il décide d’imprimer du mouvement, La Ballade de l’impossible s’impose peut-être comme le plus beau film sorti sur les écrans cette année.

Avec sa thématique intimement liée à la chanson des Beatles “Norwegian Wood”, qui sert à la fois de titre international et de générique de fin, La Ballade de l’impossible monte en parallèle une période de trouble en arrière-plan, les révolutions étudiantes au Japon, avec un étrange trio amoureux. Centré sur Watanabe, tiraillé entre deux visions fondamentalement différentes de l’amour, avec d’un côté la passion aveugle et dévorante et de l’autre un désir plus rationnel. Portrait d’une jeunesse pour laquelle vivre pleinement est parfois synonyme de mort prématurée afin de ne jamais entrer dans le monde des adultes, cette ballade, qui dans quelques scènes nous rappelle volontiers le magnifique Dolls de Kitano, par l’errance du couple vers un destin tragique, bouleverse. Preuve que l’épure n’est finalement pas nécessaire pour créer de l’émotion, Tran Anh Hung étant plutôt adepte de la grandiloquence, quand le talent est au rendez-vous. Ce triangle amoureux destructeur nous emmène dans des contrées émotionnelles et géographiques à la symbolique puissante, traitant aussi crûment de la mort que du sexe, tout en gardant une certaine pudeur.

la ballade de limpossible 2 [Critique] La Ballade de limpossible (2010)

Porté par un trio d’acteurs magnifiques dans des rôles d’une profondeur insensée, La Ballade de l’impossible ressemble à la plus belle illustration de la transition entre les 60′s et les 70′s, une perte de l’innocence vers une libération menant droit dans le mur. Des personnages qui passent de la jouissance sous toutes ses formes au drame le plus cruel qui soit, et Tran Anh Hung d’illustrer ce mouvement perpétuel par des climats aux antipodes et par une identité de genre changeante. On passe de la romance sensuelle à la contemplation pure, du rock au silence, en passant par les accords désenchantés de Jonny Greenwood et des séquences tout droit sorties du cinéma d’horreur. Quelques vrais moments de bravoure dans cet heureux et habile melting-pot artistiques avec un plan séquence lourd de sens dans une colline ou une longue séquence d’abandon à la nature et au chagrin au bord des vagues en furie. La Ballade de l’impossible brouille les sens, déconstruit un tempo qui peut être mis à mal pour mieux nous poignarder par la noirceur fulgurante qu’il renferme. Un film beau à en pleurer, mélancolique et dépressif, d’une justesse incroyable quand il regarde la jeunesse au fond des yeux.

Tran Anh Hung est enfin de retour! Avec La Ballade de l’impossible, en plus de donner vie à un magnifique roman, il renoue avec son cinéma des sens. L’amour, la mort, le sexe, le deuil, tout se lie dans cet étrange chemin de croix à la fois douloureux et sublime. À l’image c’est d’une beauté presque sans équivalent, sur le fond c’est bouleversant. La Ballade de l’impossible est de ces films de formalistes qui n’ont pas oublié que le cinéma est une affaire de sensation plus que d’autre chose. Et ces images nous hantent, encore et encore, parlant autant à l’ancien étudiant qu’à l’amoureux ou au passionné qu’il est devenu.


Nicolas Gilli

 
A créé Filmosphere fin 2009. Bouffe des quantités gastronomiques de films chaque semaine et s'est mis en tête de partager au mieux ses impressions et réflexions sur tout ce qui atterrit au cinéma, ou presque. Avec pour grandes passions la série B à tendance bourrin ou les merveilles en provenance d'Asie. Réalisateurs contemporains préférés : Wong Kar-wai, Terrence Malick, Michael Mann, James Gray, Bong Joon-ho, Guillermo Del Toro, les frères Coen et Tsui Hark.


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