Incendies (Denis Villeneuve, 2010)
Réalisateur: Denis Villeneuve
Voilà de loin le projet le plus casse-gueule de ce début d’année, et ce pour de très nombreuses raisons. Tout d’abord il s’agit de l’adaptation d’une célèbre pièce éponyme de théâtre de Wajdi Mouawad, considérée comme l’une des plus importantes et bouleversantes des années 2000. Au théâtre le cadre est fixe, s’il est transposé tel quel au cinéma, il y a un sérieux risque d’obtenir un film immobile et donc ennuyeux. Ensuite il y a un mode de narration binaire qui peut vite devenir insupportable s’il est raté. Enfin, et ce n’est pas le plus mince des problèmes, il y a une volonté d’illustrer avec le plus de justesse possible le moyen-orient et sa complexité insondable. Voilà les éléments avec lesquels a dû jongler Denis Villeneuve, réalisateur de l’inédit chez nous Polytechnique, film à priori coup de poing abordant le drame de la tuerie de l’école polytechnique de Montréal en 1989, ainsi que de Maelström, le film qui révéla Marie-Josée Croze. Et le bougre s’en est drôlement bien sorti! Plus que ça même, il signe avec Incendies une oeuvre surpuissante flirtant sans cesse avec les limites, un film funambule qui va au bout de son sujet et bénéficie d’une maîtrise absolue à tous les niveaux de production, du scénario à la mise en scène, en passant par les acteurs. Un film très fort et qui devrait faire date tant il aborde de sujets majeurs avec une grâce et une passion rares. C’est un des gros chocs de ce début d’année et qui devrait être récompensé à sa juste valeur lors de la prochaine cérémonie des oscars. Pour nous, c’est une énorme révélation.
Quelque part rythmé par “You and whose army?” et “Like spinning plates” de Radiohead, Incendies impose immédiatement sa sophistication visuelle en même temps que la brutalité de son propos. Une brutalité car le film est douloureux, viscéralement, dans sa tentative d’illustrer la complexité des rapports familiaux et la notion même d’héritage, qu’il soit matériel ou culturel. C’est d’ailleurs sur ce point précis que se situe son intelligence. Car en auscultant au plus près ces rapports familiaux, qui ne sont qu’un extrait d’une idée bien plus vaste, il évite astucieusement les écueils décrits plus haut. Denis Villeneuve prend le parti du récit identitaire, voire initiatique, des jumeaux Jeanne et Simon, qu’il va construire en parallèle avec celui de leur mère, Nawal. Si en apparence un récit croisé aux temporalités différentes n’a rien de bien exceptionnel, l’artifice est ici utilisé avec une véritable intelligence de conteur. L’histoire de Nawal ne vient pas nourrir l’enquête des jumeaux, même si cette construction aurait été la plus logique, elle vient souligner l’évolution même de Jeanne, puis de Simon. Encore un pari casse-gueule mais qui fonctionne à la perfection.
On retrouve dans Incendies tous les éléments essentiels d’une tragédie classique, poussés tellement loin qu’il flirtent avec le ridicule, sans jamais y tomber, tel une oeuvre antique. Et si tout cela est si efficace, c’est qu’on trouve en toile de fond un décor des plus réalistes, nous rappelant à quel point l’extrémisme et par extension la barbarie ne sont jamais loin de notre société. Dans cet environnement explosif, les liens du sang deviennent nourriture de l’esprit et le parcours de Jeanne, perdue à la recherche de ce lien qui lui manque et qu’elle souhaite, contrairement à son frère qui le refuse dans un premier temps. Au fur et à mesure que ce puzzle narratif prend forme, c’est une réflexion sur la notion de destinée et de libre-arbitre qui apparaît, avec un pessimisme qui fait froid dans le dos. Denis Villeneuve va jusqu’au bout de son interrogation qui prend la forme d’un drame, et ne cède jamais. Il gère tout cela tellement finement que ce retournement de situation final, qui aurait pu tomber dans le grotesque entre des mains moins habiles, même s’il peut paraître facile, s’avère tout simplement bouleversant, comme un ultime coup de massue sur la tragédie. À la clef, une belle leçon de pardon qui va bien au-delà d’un simple message à connotation religieuse. Il y a quelque chose de vrai et d’universel dans Incendies, quelque chose qui touche au plus profond des êtres, et c’est d’une beauté inouïe.
Incendies est porté de bout en bout par un trio d’acteurs remarquables mené par une Lubna Azabal (vue entre autres dans Exils de Tony Gatlif et Mensonges d’état de Ridley Scott) comme habitée par son rôle. Ils y sont pour beaucoup dans le véritable traumatisme que crée le film chez le spectateur. Rares sont les oeuvres aussi bouleversantes sans en avoir l’air. En effet, Denis Villeneuve, même s’il cède à une légère sur-esthétisation par moments, reste assez sobre dans sa mise en scène. Mais le bonhomme est doué, et qu’il filme des évènements communs ou coups de poings (l’incendie du bus, incroyablement puissant), il touche juste à chaque fois. C’est de ce côté à la limite du too much, en permanence, qu’Incendies devient grandiose, et surtout inoubliable. La marque des très grands films et celui-ci en est incontestablement un.

















