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[Critique] Headshot (Pen-Ek Ratanaruang, 2011)

 
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Bottom Line

Après l’échec cuisant de Nymph présenté en 2009 dans la sélection Un Certain regard du festival de Cannes, Pen-Ek Ratanaruang revient avec le conceptuel Headshot autour du motif du film noir. Un chemin de croix à la fois violent et atmosphérique, ponctué de quelques lourdeurs dommageables mais qui aborde le concept de karma sous un [...]

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Posté le 28 octobre 2012 par

 
Critique
 
 

Après l’échec cuisant de Nymph présenté en 2009 dans la sélection Un Certain regard du festival de Cannes, Pen-Ek Ratanaruang revient avec le conceptuel Headshot autour du motif du film noir. Un chemin de croix à la fois violent et atmosphérique, ponctué de quelques lourdeurs dommageables mais qui aborde le concept de karma sous un angle inédit. Une sorte de thriller spirituel qui n’aurait pas pu voir le jour ailleurs qu’en Thaïlande et qui se voit porté par une mise en scène très sophistiquée.

Si la vague du néo-noir ne parvient pas à s’imposer comme un courant majeur tel que le film noir classique le fit des années 40 aux années 60, certains auteurs mettent du cœur à l’ouvrage pour faire vivre le mouvement. Pen-Ek Ratanaruang s’y est déjà frotté de façon plus ou moins frontale avec le très pop 6ixtynin9 ou le mélancolique et très beau Vagues invisibles. Avec Headshot, il convoque à nouveau les codes classiques du film noir pour les travestir et en tirer un drôle de polar karmique qui applique à la lettre les principes du premier cercle de la roue de la vie, avec un personnage qui va remettre en cause le déroulement programmé de son existence en renaissant symboliquement après avoir reçu une balle dans la tête. Pen-Ek Ratanaruang ne fait rien de façon gratuite dans son film et cet évènement conditionne non seulement son récit entre la vie et la mort d’un tueur qui a choisi ce métier pour des raisons bien spéciales, mais impacte directement sa mise en scène et son montage. Plus qu’un vulgaire gimmick visuel, la vision inversée représente autant le point de vue d’un homme qui a brisé le déroulé naturel des choses en sortant de son coma qu’une sorte d’existences parallèle et en sursis, en marge du monde des vivants.

headshot 1 [Critique] Headshot (Pen Ek Ratanaruang, 2011)

Pen-Ek Ratanaruang s’est définitivement rangé du côté des cinéastes contemplatifs, et ce après avoir essayé en début de carrière d’évoluer dans le monde des bruyants et virevoltants. Headshot ne déroge pas à son nouveau dogme et s’impose comme un thriller préférant poser son ambiance plutôt que d’offrir des excès de violence ou un quelconque lyrisme. Le pari est plutôt osé en sachant qu’il s’agit tout de même du parcours d’un tueur et que le réalisateur ne lésine pas sur les gunfights. Tour de force sur ce point avec une approche héritée des travaux de Johnnie To, entre utilisation de plans larges et suspension du temps, laissant la violence intrinsèque d’un coup de feu faire le travail, sans l’esthétiser ni la souligner outre mesure. Headshot n’est pas un film comme les autres et il puise sa singularité autant du travail de fond effectué sur la notion de spiritualité, de chemin de croix d’un homme jusqu’à la libération de son âme et un nouveau cycle vital, que dans la sophistication de sa mise en scène. Poseur, Pen-Ek Ratanaruang l’est sans doute un peu, mais on ne va pas lui reprocher d’être aussi doué pour créer des images, et surtout pas lorsqu’elles sont si cohérentes avec son sujet. Le bouddhisme est au centre du film, et dans cette philosophie la vie d’un homme n’est qu’un instant au sein d’un cycle de réincarnations pour atteindre une élévation spirituelle. Ainsi, Pen-Ek Ratanaruang fait tout pour appliquer cela à son film, et en résulte l’impossibilité de s’attacher à ce personnage qui n’est pas un héros mais simplement une enveloppe très éphémère pour une âme qui va tenter de se racheter. En collant de près à son concept, il en oublie quelque peu certaines obligations du cinéma, autant dans la notion d’empathie plus ou moins absente que dans celle de cohérence narrative. Qui dit karma dit destin et part de hasard conditionné dans les mouvements du personnage et ses actes. Et s’il a cette excuse toute faite, il n’empêche que Headshot aligne quelques facilités scénaristiques, notamment lors de certaines rencontres avec des personnages, voire de grosses incohérences qui remettent en cause la nature même d’un personnage (comment un flic peut-il ne pas voir qu’un cadavre n’en est pas vraiment un ?). C’est là toute la limite de l’exercice. On ne pourra pas reprocher à Pen-Ek Ratanaruang de ne pas se tenir à son concept mais il souffre de la nécessité d’y accorder une logique purement cinématographique.

headshot 2 [Critique] Headshot (Pen Ek Ratanaruang, 2011)

A côté de ces problèmes, et d’un certain manque d’assurance traduit par l’utilisation de la voix off (celle du plan final est le parfait exemple d’un manque de confiance en ses images, pourtant idéales), Headshot est souvent un morceau de choix, un beau film qui s’échine à déconstruire un passage sur Terre. Pen-Ek Ratanaruang brise complètement les repères narratifs en effectuant d’incessants allers-retours entre passé et présent, apportant des éléments nécessaires à l’empathie envers le personnage bien trop tard, cherchant à perdre le spectateur en ne dévoilant que de maigres détails pour définir la temporalité, et en jouant sur un tempo tout en retenue. Cette linéarité brisée, outre le fait qu’elle masque un récit finalement très simple, se fait l’écho d’une ligne de vie brisée également, et se trouve ainsi parfaitement justifiée par le propos spirituel du film. Et en même temps, Pen-Ek Ratanaruang n’oublie pas qu’il réalise un film noir dont il intègre les motifs fondamentaux, de la femme fatale aux multiples trahisons, en passant par les personnages tourmentés et une enquête impossible. De façon plus théorique et sur un plan formel, il en réinvente quelques figures essentielles, de la sophistication de sa mise en scène aux échos expressionnistes à la présence de la pluie dans les scènes-clés, ou encore dans l’utilisation de la caméra subjective ici très importante. En résulte un film à la fois ludique par sa construction en puzzle qui vient équilibrer un rythme lancinant, et d’une beauté assez rare en terme de mise en scène, avec des compositions de cadres toujours pleines de sens, un jeu sur les focales qui en dit long sur le cheminement spirituel du personnage et un découpage ingénieux. Pen-Ek Ratanaruang est extrêmement doué, et il est bien dommage de le voir user d’une certaine lourdeur par manque de confiance, ou de foncer droit de le mur par certains partis-pris trop radicaux, mais Headshot n’en demeure pas moins un essai fascinant porté par une troupe d’acteurs très impliqués.


Nicolas Gilli

 
A créé Filmosphere fin 2009. Bouffe des quantités gastronomiques de films chaque semaine et s'est mis en tête de partager au mieux ses impressions et réflexions sur tout ce qui atterrit au cinéma, ou presque. Avec pour grandes passions la série B à tendance bourrin ou les merveilles en provenance d'Asie. Réalisateurs contemporains préférés : Wong Kar-wai, Terrence Malick, Michael Mann, James Gray, Bong Joon-ho, Guillermo Del Toro, les frères Coen et Tsui Hark.


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