[Critique] Headhunters (Morten Tyldum, 2011)
Réalisateur: Morten Tyldum
Quelque part entre les frères Coen, Alex de la Iglesia et Jens Lien, Headhunters est probablement ce qui se fait de mieux en provenance es pays nordiques en matière de thriller depuis bien longtemps. Un scénario parfaitement huilé, une mise en scène complexe et une multitude de sous-textes et symboles, c’est du très haut de [...]
Quelque part entre les frères Coen, Alex de la Iglesia et Jens Lien, Headhunters est probablement ce qui se fait de mieux en provenance es pays nordiques en matière de thriller depuis bien longtemps. Un scénario parfaitement huilé, une mise en scène complexe et une multitude de sous-textes et symboles, c’est du très haut de gamme qui va ouvrir L’étrange Festival 2012.
Le cinéma norvégien est aussi rare que précieux, avec entre 20 et 30 films produits par an, dont seulement une poignée parvient à se frayer un chemin jusqu’aux salles françaises. Soit du cinéma de genre horrifique qui arrive directement en DVD (Dead Snow, Manhunt, la série des Cold Prey…) soit du beau cinéma d’auteur (Oslo, 31 août, Norway of Life…) mais avec les voisins suédois qui ont conquis Hollywood grâce à une adaptation pantouflarde du best-seller Millénium la Norvège est bien décidée à faire parler d’elle. Et c’est à nouveau grâce à un auteur réputé, Jo Nesbø, qui bénéficie d’une place de choix sur l’affiche du film (comme Stieg Larsson et Jens Lapidus avant lui) pour voir son travail adapté à l’écran. Le résultat est formidable, en grande partie grâce à un scénario retors qui joue avec ses personnages et le spectateur jusqu’à la limite du lâcher prise, tant il multiplie les surprises et les chausse-trappes au milieu de cette chasse à l’homme qui n’en finit pas de retourner la situation. Pour son troisième film, Morten Tyldum frappe très fort.
La première partie du film est très orientée vers la comédie de braquage pop façon Soderbergh ou Guy Ritchie des débuts, essentiellement dans le ton plus que dans le visuel, avec la présentation en voix off, des personnages bourgeois tirés à quatre épingles et un ton extrêmement cynique. Toutefois, Morten Tyldum désamorce déjà tout ça en déséquilibrant la balance. Son héros est un chasseur de têtes avec une très bonne situation et de beaux costumes, mais c’est surtout un loser obligé de voler des toiles de maîtres chez les types qu’il recrute, tout ça dans l’idée qu’il retiendra sa superbe femme simplement par la fortune qu’il est capable d’étaler devant ses yeux. A chaque dérive bling-bling, le réalisateur répond par un élément pathétique, jusqu’à rendre ce pauvre type attachant tant il est bête. Cette volonté de ne jamais proposer ce qui est attendu se retrouve tout au long d’Headhunters, qui est typiquement ce genre de film dont on ne sait jamais vraiment quelle direction il va prendre. L’effet est roublard bien entendu, car il ne laisse aucune chance au spectateur dans le labyrinthe narratif qu’il instaure chaque bobine un peu plus. Pourtant, il y a quelque chose d’exaltant à se faire manipuler, surtout quand la démonstration est aussi brillante. Headhunters aborde son scénario complètement fou avec cette sérénité toute nordique qui impose à la fois un sérieux dans l’entreprise mais également un humour qu’on ne trouve nulle part ailleurs, un humour pince-sans-rire qui ici déborde dans l’humour noir souvent cruel. D’ailleurs à ce petit jeu Morten Tyldum n’y va pas de main morte et ose à peu près tout, dont des séquences franchement gores en plein cadre, sans lésiner sur l’hémoglobine tout en restant très drôles. Mais là où le film est vraiment surprenant, c’est vraiment dans la construction parfaite de son scénario. On a beau le retourner dans tous les sens et chercher le petit grain de sable qui ferait déraper la mécanique, il n’y en a pas. Headhunters bénéficie de cette écriture brillante qui fait que chaque petite pièce du puzzle trouve sa place, que chaque retournement de situation, et y compris celui qui parait le plus incohérent, répond à une véritable logique. C’est tout aussi bluffant que grisant comme expérience car les scénaristes prennent de gros risques parfois en multipliant les fausses pistes et les faux semblants, sans jamais déraper.
D’autant plus qu’Headhunters se permet tout de même d’aborder quelques thèmes inattendus dans un thriller, tels que le culte de l’apparence (la réputation) qui est ici le moteur du drame, le refus de la paternité qui lui est lié, le matérialisme et donc le capitalisme et ses dérives dont la jungle des dirigeants de grandes entreprises. Quelque part cela rejoint un autre point clé du film, jusque dans sa construction : la manipulation. Tout n’est que manipulation dans Headhunters, et lutte de pouvoirs. Le faible et le fort, avec d’innombrables miroirs qui font que le premier échange sa place avec le second. Si le motif du chasseur chassé est classique, son traitement ne l’est plus vraiment, d’autant plus qu’il se retrouve démultiplié au sein du film et des personnages, chacun ayant son moment de gloire et sa chute pathétique. Et au final, le discours pourrait presque paraître naïf tant tout le film mène essentiellement à un bonheur simple. Pour cela, en parallèle du thriller d’action et du survival, qui part de l’enfer urbain vers le désert rural, Headhunters emprunte la voie de la quête initiatique. Roger Brown, brillamment interprété par Aksel Hennie, va apprendre à devenir un homme adulte et à s’élever en passant des étapes toujours plus douloureuses. Et pour symboliser ce chemin de croix très spirituel malgré les apparences, il passera par plusieurs renaissances et baptêmes symboliques. L’eau, la merde puis le sang vont bâtir un homme nouveau, avec à chaque fois une séquence choc. Ainsi, le chasseur interprété par Nikolaj Coster-Waldau (Jaime Lannister dans Game of Thrones) est à la fois l’ennemi ultime, impossible à stopper et maître d’une technologie de traque imparable, mais également l’élément cathartique par excellence. Headhunters se montre ainsi comme un thriller d’action aussi efficace que riche, sans grand temps mort et aux thématiques passionnantes, drôle et violent, virtuose dans sa narration et d’une maîtrise tout aussi bluffante dans sa mise en scène. Avec un tel sens du découpage et du rythme, doublé d’un vrai talent pour la belle image sans jamais tomber dans l’effet gratuit ou l’artifice de trop, Morten Tyldum impressionne vraiment et signe un des thrillers les plus aboutis et excitants de ces dernières années.
![headhunters 1 headhunters 1 [Critique] Headhunters (Morten Tyldum, 2011)](http://www.filmosphere.com/wp-content/uploads/2012/08/headhunters-1.jpg)
![headhunters 2 headhunters 2 [Critique] Headhunters (Morten Tyldum, 2011)](http://www.filmosphere.com/wp-content/uploads/2012/08/headhunters-2.jpg)











