[Critique] Ha Ha Ha (2010)
Réalisateur: Hong Sang-soo
Si son image presque caricaturale de réalisateur exotique adulé par une certaine jeunesse bobo a de quoi sérieusement agacer (même s’il n’y peut rien, le pauvre), Hong Sang-soo n’en reste pas moins un des auteurs les plus fascinants en provenance du pays du matin calme. Depuis Le Jour où le cochon est tombé dans le [...]
Si son image presque caricaturale de réalisateur exotique adulé par une certaine jeunesse bobo a de quoi sérieusement agacer (même s’il n’y peut rien, le pauvre), Hong Sang-soo n’en reste pas moins un des auteurs les plus fascinants en provenance du pays du matin calme. Depuis Le Jour où le cochon est tombé dans le puits jusqu’à la sortie en catimini de son très bon Les Femmes de mes amis, c’est une petite dizaine de films étalés sur quinze ans et l’impression que l’artiste refait inlassablement le même film tout en faisant carrément autre chose. Un style reconnaissable entre mille, des sujets simples, la vie, les grandes bouffes, l’amour, l’alcool… Hong Sang-soo c’est du cinéma au propos universel par excellence, auteuriste mais toujours accessible, et c’est surtout une merveilleuse direction d’acteurs à chaque fois, alors qu’ils ont l’air d’être en roue libre. Avec Ha Ha Ha, son dixième long métrage, il signe une sorte de film-bilan, un exercice de style qui frise la caricature de son propre cinéma. Un film somme qui annoncerait un futur changement de direction si Oki’s Movie, son dernier film en date et exercice autour du court métrage qui aura du mal à se frayer un chemin jusqu’aux sales obscures françaises, ne semblait pas reprendre une recette assez proche.
Encore une fois il met en scène les pseudo-élites culturelles, créant comme souvent une mise en abyme. Il s’agit cette fois d’un réalisateur de films et d’un critique de cinéma, poète à ses heures perdues, deux symboles à priori représentatifs de la vitalité artistique du pays mais qui s’avèrent être de véritables mollusques tournant au ralenti, sans la moindre ambition ou véritable passion pour leur art. Ha Ha Ha (il va être sympa à demander à la caisse du cinéma celui-là) est construit sur deux temporalités bien distinctes pour deux modes de narration tout aussi différents. Le dispositif en apparence vieillot permet à Hong Sang-soo de coller à merveille à son propos, à savoir la mise en avant des bons souvenirs au détriment des mauvaises expériences. La première temporalité représente le moment présent avec ces deux types autour d’une table qui boivent des coups et se racontent les bons moments qu’ils viennent de passer (séparément, ou presque) à Tongyeong. Leurs amis, leurs amours et leurs emmerdes, mais à tendance positive, c’est leur règle du jeu. Hong Sang-soo n’est généralement pas un cinéaste du mouvement et pour ces séquences qui ouvrent, ferment, et ponctuent chaque autre scène, il utilise carrément des photographies en noir et blanc accompagnées des dialogues des deux amis de plus en plus éméchés dont on ne compte plus les “gambei!” (ou une expression coréenne qui s’en rapproche).
La seconde temporalité c’est donc leur passage dans cette petite ville balnéaire. Ha Ha Ha est une longue succession de flashbacks dans lesquels les couples se font et se défont, où une poignée de personnages se croisent, se bourrent la gueule, font semblant de s’amuser, alors qu’il règne une terrible ambiance mélancolique, pour ne pas dire dépressive. Ainsi, dans l’optique générale, il faudra à l’un des personnage qu’il rencontre en hallucination une véritable légende coréenne pour donner un sens à sa vie en n’y voyant que “ce qu’il y a de bon”. Hong Sang-soo joue de la symbolique pour notre plus grand plaisir. Et c’est quand il donne l’impression de ne rien dire qu’il livre ses plus beaux discours. En filigrane, une belle réflexion sur le destin et les chemins croisés, sur les rencontres furtives qui forgent un homme (ou une femme d’ailleurs) et le tout traité avec une légèreté apparente qui procure un plaisir immédiat avant d’entraîner une véritable remise en question des priorités quotidiennes. Au milieu de ces saynètes étranges, quelques purs moments de poésie cinématographique ou d’humour ravageur. Hong Sang-soo maîtrise savamment son rythme qu’il garde posé tout en le pimentant d’accélérations comiques absurdes ou émouvantes, parlant tout simplement de la vie avec un grand V, avec simplicité et justesse.
Avec Hong Sang-soo on sait très bien à quoi s’attendre à l’image. On retrouve donc son sens aigu du cadre qu’il compose toujours à la perfection dans des plans le plus souvent peu mobiles. Il a pour habitude de laisser s’exprimer ses comédiens dans une action qui se crée au fil du tournage et cela se ressent dans la spontanéité de toutes les séquences, écrasant par leur naturel une majorité des productions contemporaines. Ce qui est très fort c’est qu’il a beau aborder un versant du cinéma du réel, son cinéma n’est jamais moche. Et cela même lorsqu’il use et abuse de cet outil réputé has-been (mais revenu dans quelques grosses productions depuis l’année dernière), à savoir le zoom qu’il utilise à aussi à la perfection. Plus qu’un artifice, le zoom n’a que rarement paru aussi justifié que lorsqu’il vient ponctuer un dialogue ainsi. On en ressort galvanisé car la morale est à la fois simple et sublime, on en revient aussi hilare car Ha Ha Ha est véritablement drôle (quelques scènes valent vraiment le détour) et avec la sensation que ce réalisateur est vraiment un très grand, capable de révéler à chaque fois le meilleur de ses acteurs.
![Ha Ha Ha 1 Ha Ha Ha 1 [Critique] Ha Ha Ha (2010)](http://www.filmosphere.com/wp-content/uploads/2011/03/Ha-Ha-Ha-1.jpg)
![Ha Ha Ha 2 Ha Ha Ha 2 [Critique] Ha Ha Ha (2010)](http://www.filmosphere.com/wp-content/uploads/2011/03/Ha-Ha-Ha-2.jpg)



















