[Critique] Gone Baby Gone (2007)
Réalisateur: Ben Affleck
Souvent sujet aux railleries méritées concernant son piètre jeu d’acteur – à quelques exceptions près comme chez Kevin Smith ou Joe Carnahan – ce n’est pas peu dire que nous n’attendions absolument rien de son passage à la réalisation. Mais il y a des éléments qui suscitent parfois la curiosité, à l’image du casting qu’il [...]
Souvent sujet aux railleries méritées concernant son piètre jeu d’acteur – à quelques exceptions près comme chez Kevin Smith ou Joe Carnahan – ce n’est pas peu dire que nous n’attendions absolument rien de son passage à la réalisation. Mais il y a des éléments qui suscitent parfois la curiosité, à l’image du casting qu’il a pu réunir, dont son frère Casey (qui commence à s’imposer comme un des acteurs majeurs de sa génération), d’une équipe technique de très haut niveau (John Toll, directeur de la photographie sur la Ligne Rouge et Braveheart, William Goldenberg, monteur attitré de Michael Mann ou Harry Gregson-Williams à la composition de la bande originale, de grands artistes et techniciens) et surtout un scénario tiré d’un roman de Dennis Lehane, auteur déjà à l’origine de Mystic River, un des plus grands films de Clint Eastwood. On connait l’attachement de Lehane pour les histoires sombres et les personnages torturés, pour les villes en apparence tranquilles qui deviennent le théâtre de l’horreur quotidienne. Beaucoup d’éléments qui ne peuvent qu’éveiller l’intérêt pour ce premier film à priori improbable. Et à l’arrivée force est de constater que Ben Affleck a trouvé sa nouvelle vocation, qu’il devrait arrêter immédiatement de faire le mauvais acteur chez les autres et se concentrer sur sa carrière de réalisateur qu’il entame de la plus belle des façons. Gone Baby Gone c’est la naissance d’un vrai talent nourri au grand cinéma, c’est un thriller brillant truffé de souvenirs très personnels et qui lui donnent une toute autre dimension, c’est un scénario en or massif et c’est un film qui nous donne les espoirs les plus fous pour le nouveau film de Ben Affleck, the Town, qui sera en sélection hors compétition à Venise cette année. Bluffant!
Rien à dire, Ben Affleck la joue intelligemment et fait profil bas pour ce premier film. Plutôt que d’en faire des tonnes pour en mettre plein la vue au niveau visuel, il choisit la voie de la sobriété et du classique. Ami de longue date de Kevin Smith, il est sans aucun doute grand cinéphile et connait les codes du polar. Mais avec un tel scénario, il n’était pas nécessaire de l’handicaper par un trop plein de style, ainsi à l’image de ce qu’a fait Eastwood sur Mystic River, Affleck pose les choses et déroule son récit sans trop appuyer. Pourtant il s’agit d’une trame de thriller assez classique. Une disparition, une enquête, un détective privé, de gros twists dans le dernier acte. Il n’empêche que c’est suffisamment bien exécuté pour qu’on se passionne pour l’enquête de Patrick et Angie et qu’on se laisse prendre au jeu de la manipulation. Pourtant Affleck n’a pas choisi la facilité en adaptant Lehane, bien au contraire. L’intrigue à tiroirs devient rapidement complexe et s’il ne faisait pas preuve d’un sens de la narration efficace le risque de perdre le spectateur serait grand. Au lieu de ça il déroule sa trame avec classe et rend le tout compréhensible. Là où sa maitrise s’affirme c’est quand il réussit à rendre l’exercice du flashback explicatif non seulement supportable mais brillamment amené et exécuté.
La surprise est d’autant plus grande que Ben Affleck semble capable d’utiliser les outils d’un metteur aussi expérimenté qu’Eastwod, chose assez incroyable il faut le dire. Et concrètement, en comparaison avec Mystic River, oeuvre majeure d’un des plus grands réalisateurs classiques au monde, Gone Baby Gone n’a pas à rougir! En épurant sa mise en scène tout en gardant du style, en n’appuyant jamais l’émotion, en osant se frotter au politiquement incorrect et à un final à la Eastwood (une évidence!) appuyé par un choix moral incroyablement intense et complexe, Ben Affleck s’impose réellement comme la nouvelle révélation du polar qu’il maitrise de bout en bout. Dans Gone Baby Gone, lui et son frère reviennent dans le Boston de leur enfance, développe nombre de personnages complexes et troubles et n’oublie pas que la colonne vertébral d’un tel film se retrouve dans l’écriture de ces personnages. Il refuse tout manichéisme, brouille les frontières entre le bien et le mal, entre la justice et la vengeance et place ses protagonistes devant des choix impossibles qui ne peuvent avoir un impact émotionnel sur le spectateur qu’en bénéficiant d’une précision d’écriture inattaquable, ce qui est le cas ici.
Ben Affleck emballe le tout avec une classe surprenante. Sans esbroufe il se fend de plans magnifiques, aidé en cela par la photo de John Toll qui fait une fois de plus un boulot magnifique pour créer une ambiance sombre et appuyer le suspense naturel de l’enquête. Classique et classe n’étant pas incompatibles, on se trouve devant un bijou de mise en scène d’une rare précision et ne cédant jamais aux sirènes en vogue à Hollywood. Là encore l’influence de Clint se ressent à chaque plan, et c’est tant mieux. Et si on pourra remettre en cause quelques rares points de l’intrigue qu’on ne dévoilera pas pour ne pas gâcher le plaisir, il faut avouer que Gone Baby Gone ne souffre que de peu de défauts. À l’image d’un casting 5 étoiles aussi discret que bourré de talents. Les seconds rôles magnifiques de Morgan Freeman et Ed Harris aussi sobres qu’insaisissables et graves, la prestation toute en nuances de Michelle Monaghan qui nous bouleverse en quelques regards et bien sur l’interprétation encore une fois éblouissante de Casey Affleck, royal dans le rôle de ce détective tenace et en proie au doute. Superbe.
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