[Critique] Gangs of Wasseypur – 2ème partie (Anurag Kashyap, 2012)
Réalisateur: Anurag Kashyap
Après un premier volet d’un densité exceptionnelle, écrasant sans trop de problème tout ce que le film de gangster peut produire en occident, Gangs of Wasseypur – 2ème partie pousse encore le curseur d’un cran pour compléter une œuvre délicate, complexe, faite de feu et de sang, portée par la démesure du cinéma indien et [...]
Après un premier volet d’un densité exceptionnelle, écrasant sans trop de problème tout ce que le film de gangster peut produire en occident, Gangs of Wasseypur – 2ème partie pousse encore le curseur d’un cran pour compléter une œuvre délicate, complexe, faite de feu et de sang, portée par la démesure du cinéma indien et l’ambition folle de construire une fresque telle qu’on n’en voit plus. En un peu plus de cinq heures, Anurag Kashyap prouve qu’il y a encore de la place pour ce genre d’exercice iconoclaste et grandiloquent, en espérant que d’autres le suivent dans cette voie.
Dans un style toujours plus lyrique, toujours plus ample, avec un sens du récit toujours plus affirmé et la volonté de livrer une “grande” histoire riche et complexe, Anurag Kashyap poursuit son exploration des guerres de gangs, de succession, de trahisons et de luttes de pouvoir dans une œuvre shakespearienne en diable. A Wasseypur, les problèmes se règlent par le feu et le sang, à l’arme de poing, à la lame ou à l’explosif, et les vieilles rancœurs persistent jusqu’à transformer chaque relation entre deux personnages en un terreau idéal pour une vendetta sauvage. Si la première partie de Gangs of Wasseypur mettait déjà la barre très haut en terme de richesse d’intrigue, ce second acte repousse encore les limites d’une narration à la fois linéaire et tortueuse, englobant à chaque nouvelle bobine de nouvelles sous-intrigues ou personnages jusqu’à créer une immense fresque picturale faite de nuances de caractères et de couleurs, sublimée par un sens de la dramaturgie classique d’une efficacité totale. En plus du dépaysement logique promis par sa durée excessive en terre indienne, Gangs of Wasseypur – 2ème partie nous plonge dans un déluge de violence et de tragédies toujours plus impressionnant, toujours plus ample, toujours plus grandiloquent, avec les fantômes du passé qui se conjuguent aux jeunes loups construisant une nouvelle société aux fondations barbares. Du sang, des gufights, des chansons, et c’est toujours plus grand.
Gangs of Wasseypur – 2ème partie, plutôt qu’une “simple” histoire de vendetta éternelle, développe de nombreuses trajectoires de personnages et jongle avec cet outil génial, lorsqu’il est maîtrisé par un scénariste solide, celui du double-jeu, des doubles-vies. Des frères, des cousins, des compagnons, qui évoluent dans des univers divers pour s’allier ou se détester. Un gigantesque canevas qui se tisse précisément pour mener vers une poignée de scènes majeures, dont l’incroyable introduction de la première partie, rejouée ici selon un angle opposé. Anurag Kashyap semble évoluer en roue libre à plusieurs reprises tant les intrigues secondaires se multiplient, mais lorsqu’il décide de tout cadrer pour contenir son récit principal, il le fait avec une cohérence remarquable. Gangs of Wasseypur – 2ème partie transpire autant le chaos que la maîtrise, la fureur que le sérieux, et ce gigantesque puzzle familial et criminel aboutit sur un morceau de cinéma colossal dans son intégralité. La beauté de l’exercice est qu’Anurag Kashyap ratisse large et pond une œuvre profondément populaire, dans le sens où il ne s’agit pas que d’un film violent et brutal ou d’un film de gangster, il s’agit également d’une véritable comédie parfois, très drôle, frontale voire amorale, cruelle. Mais tout cela s’ajuste autour d’un projet global, celui de dépeindre une société en proie à des valeurs primaires de violence. Gangs of Wasseypur décrit les divers aspects d’un cycle infernal de feu et de sang, élaborant la tétanisante démonstration d’un univers qui peut briser et salir tout ce qu’il peut y avoir de plus noble et simple. Comme dans Le Parrain, 2e partie, c’est la violence elle-même qui vient pervertir un personnage aux valeurs différentes des autres. Le faible, laissé de côté, qui va devoir s’affirmer en chef de famille et emprunter la voie du sang pour s’imposer. Ce parcours est fascinant tant il soulève des choses essentielles sur la psychologie humaine face au drame.
Mais Gangs of Wasseypur – 2ème partie est tout aussi passionnant lorsqu’il aborde le pont entre générations. Et notamment les liens familiaux qui peuvent se tisser entre deux entités à priori incompatibles, sauf que dans ce type de tragédie les liens du sang balayent tout le reste. Ainsi le récit parallèle avec la génération suivante, Perpendiculaire et Définitif, s’avère tout aussi fascinant que les autres, apportant même un bol d’air frais grâce à leurs méthodes originales tout en reproduisant des éléments du passé. L’héritage de la violence, mais également de la lose par exemple, avec ces armes qui peinent à fonctionner correctement. Tout ce tissu de destins qui ne cessent de se croiser ou d’évoluer en parallèle bâtit quelque chose d’extrêmement riche et complexe, sorte de concentré de tout ce qu’un film de gangster héritier du cinéma de Sergio Leone, tout en l’adaptant à toute une culture exotique, se doit d’être. A savoir une fresque colorée aux nuances de ton infinies, capable de jongler avec une imagerie à la fois pop et traditionnelle (les chansons, les coutumes, la langue…) et un langage de cinéma très élaboré hérité des grands maîtres. Les explosions de violence sont légion, à peine atténuées par l’utilisation du sang numérique, on assiste à des gunfights absolument dantesques autant par l’ampleur des fusillades que par la gestion précise de l’espace, et Anurag Kashyap nous sert quelques attaques en plan séquence qui nous ramènent à la belle époque du polar HK et ses tours de force graphiques. Ces morceaux de bravoure viennent ponctuer un ensemble à la fois élégant et bourrin, dont le chaos apparent ne cache jamais la rigueur développée pour que l’ensemble foisonnant tienne la route sur la longueur. Et ça fonctionne. C’est enivrant, fleuri, porté par un rythme qui ne faiblit jamais, des dialogues géniaux et une bande-son qui l’est tout autant. Les acteurs possèdent tous un charisme qui les font rayonner à chaque apparition, la mise en scène adopte la même ampleur que le récit, le même lyrisme ou la même sècheresse. Complexe dans son récit et dans sa forme, Gangs of Wasseypur – 2ème partie vient conclure une œuvre rare, d’une ambition démesurée et qui n’a pas à rougir face aux canons hollywoodiens du genre. Au contraire, cette fresque ridiculise à peu près tout ce que le cinéma occidental a pu pondre dans le genre, tout en gardant son grain de folie typiquement oriental. Une vraie grosse réussite.
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