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[Critique] Gangs of Wasseypur – 1ère partie (Anurag Kashyap, 2012)

 
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Bottom Line

Si Bollywood est un univers qui peut se permettre, économiquement, de tourner en vase clos, sans ouverture au monde extérieur, certains de ses auteurs ont visiblement une ambition toute autre. C’est le cas d’Anurag Kashyap qui film après film impose son œuvre en marge de tout un système. En marge des gros studios, en marge [...]

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Posté le 23 juillet 2012 par

 
Critique
 
 

Si Bollywood est un univers qui peut se permettre, économiquement, de tourner en vase clos, sans ouverture au monde extérieur, certains de ses auteurs ont visiblement une ambition toute autre. C’est le cas d’Anurag Kashyap qui film après film impose son œuvre en marge de tout un système. En marge des gros studios, en marge des conventions, en marge de l’idée que l’on peut se faire de Bollywood, ses films témoignent d’une ambition démesurée tout en étant bien plus accessibles au public occidental. En effet, dans Gangs of Wasseypur, il n’y a par exemple aucune séquence dansée façon clip vidéo, la grande spécialité de Bollywood dans l’image que cette industrie véhicule. De quoi faire en sorte que le film cartonne à l’étranger et soit un échec à domicile. Gangs of Wasseypur c’est le prototype du film hors normes, tellement excessif sur tous les points qu’il provoque un véritable attachement. On n’en voit pas tous les jours des films aussi généreux, à une époque où les films de gangsters cherchent la sobriété et que les dernières grandes fresques remontent aux années 90. Gangs of Wasseypur c’est un peu Le Parrain version Bollywood, avec la même optique de tragédie familiale, sans la rigueur hollywoodienne, et avec une grosse dose d’exotisme et des tonalités entre le polar et le western. Dépaysement garanti, de même que la forte impression que laisse cette première partie dont les faiblesses paraissent ridicules face à l’ambition générale.

Gangs of Wasseypur 1ere partie 2 [Critique] Gangs of Wasseypur   1ère partie (Anurag Kashyap, 2012)

Gangs of Wasseypur en impose ne serait-ce que par sa durée colossale, cinq heures au total. Judicieusement découpé en deux parties égales pour rendre la chose plus digeste, c’est la première partie qui s’invite pour l’instant sur nos écrans après un passage remarqué à la Quinzaine des Réalisateurs de Cannes. Gangs of Wasseypur c’est exactement le type de film qui peut se faire une grosse place à l’international, car le film répond bien plus aux attentes du public occidental qu’indien. Le ton et l’ampleur du projet sont donnés lors de la séquence inaugurale. Un plan-séquence assez monstrueux à la temporalité difficilement identifiable, affaibli par des SFX pas loin du médiocre mais porté par une noirceur, une énergie et une violence franchement inattendus. Anurag Kashyap sait filmer une fusillade et créer une introduction digne de ce nom, annonçant autant le tragique que le romanesque de ce qui va suivre. Et ce qui va suivre ce n’est ni plus ni moins qu’une fresque gigantesque faisant le pont entre trois générations, un récit de vendetta sur fond de saga criminelle et familiale dont l’ampleur n’a d’égale que la certaine confusion qu’il peut engranger. C’est nécessairement la beauté et la limite d’un tel exercice, c’est foisonnant mais c’est tout de même un peu le bordel. Profusion de personnages, multiplication des lignes narratives, volonté de raccrocher la petite histoire de ces petites frappes devenus rois de la pègre locale à la grande histoire, celle de l’Inde dans toute sa splendeur d’apparat. La monté en puissance des mégalopoles, la modernisation des castes tandis que la misère reste dans la misère, et l’appât du gain facile lié à la criminalité, Gangs of Wasseypur balaye large et sans doute trop, mais devant ce fourmillement narratif s’écrit un discours plutôt intéressant sur l’évolution du crime organisé dont les racines se situent dans des syndicats industriels ou artisanaux. Ici les syndicats miniers et celui des bouchers, forcément symbolique et dont les hachoirs rappellent au bon souvenir des gangsters de Crazy Kung-Fu. Et s’il est question de politique, de lutte des classes et de l’évolution d’un pays tout entier à travers le prisme de deux familles liées par le sang versé jadis, Gangs of Wasseypur est avant tout un opéra de violence excessive et salvatrice porté par le fil ténu de la vengeance. En apparence, c’est confus, presque brouillon, ça part dans tous les sens en alternant parfois les époques, mais dans le fond tout cela reste presque simpliste : c’est l’histoire d’un petit garçon qui a juré de venger la mort de son père et qui va vouer sa vie toute entière à l’accomplissement de sa funeste mission. On est en plein film de genre basique qui se donne des airs de fresque grandiloquente, et ça fonctionne formidablement bien.

Gangs of Wasseypur 1ere partie 1 [Critique] Gangs of Wasseypur   1ère partie (Anurag Kashyap, 2012)

C’est vrai que le film est plombé par ses baisses de rythmes, ses digressions romanesques et romantiques, ses quelques passages à vide, mais la densité de ces 2h30 impressionne. Anurag Kashyap reste maître de sa narration et injecte dans son récit des éléments “classiques Bollywood” qu’il pervertit joyeusement. Ainsi, le film est truffé de chansons qui tranchent avec la bande originale plutôt axée rock mais se garde bien de faire chanter ses acteurs (dans un casting qui par ailleurs ne contient aucune star véritable, alors que le budget est conséquent) et il en résulte ainsi des séquences troublantes pendant lesquelles la violence et la vengeance sont abandonnées au profit d’arcs narratifs centrés sur la romance. Mais une romance là encore pas vraiment classique car le “héros”, ou plutôt le pivot intergénérationnel, Sardar Khan (formidable Manoj Bajpai) est non seulement le bras armé de la vengeance mais également un véritable queutard à moustache. La dualité qui anime ce personnage est fascinante. Une double vie, deux villes d’attache, deux familles, deux ennemis marqués, pour un film également tiraillé entre son côté violent et son côté romanesque. Tout aussi passionnant, et surprenant, est le ton extrêmement cru du film qui se ressent à travers les dialogues et les chansons, parfois ouvertement vulgaires (“Même les plus grosses couilles sont au service d’une bite”) ainsi que la vision de la femme, entre portrait machiste archaïque et illustration bien plus moderne en les plaçant non seulement au cœur des décisions, mais également à l’origine des manœuvres des hommes qu’elles tiennent par les cojones. Gangs of Wasseypur est excessif à tous les niveaux, jusque dans sa mise en scène extrêmement mobile et sa tendance à la pose gratuite, certains ralentis et travellings débouchant sur une sorte de naïveté romantique qui dénote avec tout le reste. Cependant, malgré le bordel que peut parfois représenter le récit, son ambition épique, sa violence brute et sa densité, ainsi que sa réappropriation des codes de la fresque criminelle et ceux du cinéma de Bollywood travestis font de cette histoire de vengeance un objet de cinéma fascinant. Tout y est outrancier, de ses grandes qualités à ses fautes, jusque dans la tragédie et son iconisation finale interminable mais tellement belle. Et ce n’est que la première partie…


Nicolas Gilli

 
A créé Filmosphere fin 2009. Bouffe des quantités gastronomiques de films chaque semaine et s'est mis en tête de partager au mieux ses impressions et réflexions sur tout ce qui atterrit au cinéma, ou presque. Avec pour grandes passions la série B à tendance bourrin ou les merveilles en provenance d'Asie. Réalisateurs contemporains préférés : Wong Kar-wai, Terrence Malick, Michael Mann, James Gray, Bong Joon-ho, Guillermo Del Toro, les frères Coen et Tsui Hark.


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