Random Article


 
News
 

[Critique] Eureka (Nicolas Roeg, 1983)

 
Note
 
 
 
 
 
/ 5


User Rating
no ratings yet

 


Bottom Line

Film rare, exploité dans très peu de pays dans les années 80 alors que le projet était calibré pour devenir un immense succès, et qui scella ainsi le destin de Nicolas Roeg auprès des grands studios, Eureka a droit cette année à sa seconde édition DVD après avoir été exhumé il y a quelques années [...]

0
Posté le 2012/10/09 par

 
Critique
 
 

Film rare, exploité dans très peu de pays dans les années 80 alors que le projet était calibré pour devenir un immense succès, et qui scella ainsi le destin de Nicolas Roeg auprès des grands studios, Eureka a droit cette année à sa seconde édition DVD après avoir été exhumé il y a quelques années par L’étrange Festival. Toujours aussi fou, presque insaisissable, ce film sous forme de quête initiatique jouant de la rupture extrême pour mieux briser sa linéarité représente un mélange des genre aussi étonnant qu’essentiel. Ironique, truffé de références cinéphiles et pourtant très accessible en même temps, Eureka est un des sommets de l’œuvre d’un réalisateur lui aussi bien trop rare.

A l’aube des années 80, et alors que Nicolas Roeg est déjà l’auteur de 5 longs métrages remarquables (plus un documentaire dont la paternité lui fut enlevée à la sortie), lui l’ancien technicien lumière et directeur de la photographie pendant 20 ans, par exemple sur des films de David Lean (Lawrence d’Arabie et Le Docteur Jivago, dont il se fit virer), ce génie de l’image et de la déconstruction narrative se retrouve à la tête d’un budget relativement confortable et en pleine mécanique des studios. En effet, Eureka et son parterre de stars est un produit du géant MGM qui s’en mordra les doigts et mit un terme à l’aventure de Nicolas Roeg dans l’industrie conventionnelle. On imagine la mine désabusée des grands pontes du studio quand ils ont vu le résultat, eux qui avaient signé pour une adaptation du roman de Marshall Houts, Who Killed Sir Harry Oakes ? Une adaptation littéraire et paresseuse n’est certainement pas quelque chose qui pouvait motiver le réalisateur qui a pris un malin plaisir, avec le scénariste Paul Mayersberg (L’homme qui venait d’ailleurs et Furyo) à déconstruire le récit pour le transformer en fresque en trois actes, puzzle gigantesque et érudit qui impressionne toujours autant par la rigueur de sa narration chaotique.

Eureka 1 [Critique] Eureka (Nicolas Roeg, 1983)

Truffé de symboles, pont entre l’Europe et le continent américain, perversion totale d’un casting quatre étoiles et labyrinthe spirituel, Eureka possède le pouvoir hypnotique et tortueux, tout en gardant un certain classicisme dans sa mise en scène, qui n’est pas sans rappeler certains travaux d’Alain Resnais (la cellule bourgeoise autonome semble clairement inspirée de L’année dernière à Marienbad) et n’est sans doute pas étranger à l’œuvre future de David Lynch qui en reprit certains motifs, dont ce sens de la manipulation du spectateur guidant son regard vers des détails futiles qui semblent tout à coup devenir primordiaux. Eureka est autant un film sur l’obsession (pour l’or, le pouvoir, le sexe ou la vérité) que sur l’accession à la spiritualité. En détournant des motifs de Citizen Kane ou de La Ruée vers l’or, Nicolas Roeg fait d’un récit finalement très basique une quête hors de toutes les normes, aussi bien au niveau de sa narration heurtée que d’éléments purement surréalistes s’invitant à la fête. Passé de prospection et futur de décadence bourgeoise se télescopent dans des des excès graphiques qui font immédiatement sortir le film de toute case dans laquelle on serait tenté de le ranger. De la figure du chercheur d’or, self made man par excellence littéralement avalé par la terre qu’il blesse jusqu’à l’overdose de métal précieux, projetée dans l’ambition d’un jeune européen aux mœurs aussi troubles que ses intentions, Eureka jongle avec des archétypes pour mieux les dynamiter et accéder ainsi à une réflexion souterraine sur l’essence même l’accomplissement personnel. Nicolas Roeg y injecte des éléments tribaux de Walkabout, des figures ésotériques et religieuses (l’allusion à la Cabale), des clins d’œils cinéphiles (la pierre translucide, le Rosebud de Jack McCann), des séquences venues d’ailleurs (le prospecteur qui se tire une balle dans la tête d’où sort un feu d’artifice), autant d’éléments visant à ébranler la certitude du spectateur qui va alors se perdre dans ce délicieux labyrinthe.

Eureka 2 [Critique] Eureka (Nicolas Roeg, 1983)

Eureka contient des séquences assez incroyables qui ne cessent de briser le rythme linéaire qui aurait pu s’installer, tout en gardant une fluidité dans le montage qui repose là encore sur l’utilisation fine de la symbolique. L’horreur et la barbarie n’est jamais très loin, le film s’ouvre d’ailleurs sur une rixe assez folle. Une folie dans l’œil de l’impressionnant Gene Hackman qui trouvera son apogée dans un affrontement au hachoir avec l’éphèbe Rutger Hauer, avec toujours cette obsession de la propriété. Posséder l’or, des biens, le fruit de la terre, mais également posséder des êtres humains. Prendre possession de son existence en fin de compte. Là encore, Eureka rejoint Citizen Kane pas seulement pour son personnage principal impérial mais surtout pour sa quête de ce qui forge l’homme en tant qu’être vivant. Film d’aventure presque psychédélique, portrait bourgeois malsain puis film de procès, Eureka met tout en œuvre pour rester insaisissable quitte à commettre tous les excès. Excès graphiques, digressions métaphysiques et surjeu de comédiens dans leur rôle habituels (Joe Pesci en gangster, Mickey Rourke en homme d’affaire playboy…), Nicolas Roeg manie l’ironie jusque dans son titre et l’absence de solution claire pour les personnages, à moins que la résolution ne se cache là où elle n’apparait pas en évidence. Eureka est un film extrêmement dense et non conventionnel, de quoi troubler les producteurs à un tel point qu’ils garderont le film dans un tiroir avant de l’exploiter en catimini pour mieux bâtir son aura mythique. De cette étude de caractères peu ordinaire, déconcertante, parfois incompréhensible, sur laquelle il est bon de revenir régulièrement pour ouvrir de nouvelles pistes, Nicolas Roeg construit sa légende, celle d’un réalisateur iconoclaste et maudit dont l’influence n’est toujours pas tarie et qui s’avère être un metteur en scène et conteur d’une modernité stupéfiante.

A noter que cette nouvelle sortie DVD s’accompagne d’un entretien passionnant avec Jean-Baptiste Thoret, de quoi prolonger le voyage dans cette mystérieuse projection mentale qu’est le domaine d’Eureka.


Nicolas Gilli

 
A créé Filmosphere fin 2009. Bouffe des quantités gastronomiques de films chaque semaine et s'est mis en tête de partager au mieux ses impressions et réflexions sur tout ce qui atterrit au cinéma, ou presque. Avec pour grandes passions la série B à tendance bourrin ou les merveilles en provenance d'Asie. Réalisateurs contemporains préférés : Wong Kar-wai, Terrence Malick, Michael Mann, James Gray, Bong Joon-ho, Guillermo Del Toro, les frères Coen et Tsui Hark.


0 Comments



Be the first to comment!


Poster un commentaire