End of Animal (Jo Sung-hee, 2010)
Réalisateur: Jo Sung-hee
Festival franco-Coréen du Film 2011 : Section Paysage Aussi étrange que cela puisse paraître, la Corée du Sud est surtout un pays de “premiers films”, dans le sens où les jeunes metteurs en scène ont beaucoup de chances pour réaliser leur premier film, et beaucoup moins pour transformer l’essai lors d’un second (souvenir amer du [...]
Festival franco-Coréen du Film 2011 : Section Paysage
Aussi étrange que cela puisse paraître, la Corée du Sud est surtout un pays de “premiers films”, dans le sens où les jeunes metteurs en scène ont beaucoup de chances pour réaliser leur premier film, et beaucoup moins pour transformer l’essai lors d’un second (souvenir amer du génial Jang Joon-hwan). Et il y a pour cela un établissement créateur de miracles qui s’appelle la Korean Academy of Film Arts (KAFA), une école de cinéma qui produit depuis quelques années des longs métrages pour ses étudiants. Ainsi, Bleak Night, petite bombe de Yoon Sung hyun, The Depths de Ryûsuke Hamaguchi ou cet étrange End of Animal sont autant de possibilités de faire découvrir des jeunes talents que de promouvoir cette école de tous les possibles. End of Animal, c’est un premier film assez incroyable, tellement radical dans ses choix qu’il ne peut légitimement réclamer une adhésion totale. Mais il est tellement audacieux et tranche tellement avec tout ce qui peut se faire en Corée (voire même ailleurs) qu’il n’a pas tant de mal que ça à passionner quiconque se prête au jeu et lâche prise. End of Animal est un film trouble et exigeant, presque détestable ua premier abord mais au pouvoir de fascination tel qu’il ouvre de nombreuses pistes de réflexion. Preuve d’une oeuvre tout sauf anecdotique, et la prise de risque pour un premier essai a de quoi surprendre.

Vendu un peu comme un film post-apocalyptique un peu cheap, End of Animal tient son rang et cet espoir le temps d’une exposition assez magistral malgré son épure. Trois personnages dans un taxi. Le chauffeur au passé obscur, la femme enceinte paumée et un auto-stoppeur visiblement doté de pouvoirs surnaturels. Sans esbroufe, avec une caméra mobile ne quittant jamais l’espace confiné du véhicule, il installe une ambiance étrange qui annonce un drame, facilement. Le langage est cru, agressif, les réalités font mal, l’impression d’un jugement à venir se fait sentir. Quelques minutes plus tard c’est le flash, notre héroïne se réveille, les véhicules sont arrêtés, le monde semble désert, un doux parfum d’apocalypse plane. Dès lors End of Animal va prendre une forme hybride entre le road movie (et donc une sorte de récit initiatique) et le thriller à tendance hardcore dans le quel la violence va faire quelques irruptions plus que douloureuses. Pour autant, si on pense parfois à La Route pour le rythme et l’impression de désolation, il est bien difficile de faire entrer End of Animal dans un genre particulier, notamment le post-apocalyptique duquel il cherche à s’éloigner permanence, et c’est tant mieux. La force du film vient de l’incapacité immédiate à le saisir dans son ensemble. Intelligemment, et comme un grand, Jo Sung-hee ne nous explique rien et adopte un ton sec que ne renierait pas Michael Haneke, une brutalité tranquille en quelque sorte. Pourtant ce recul va laisser sa place à une ambiance extrêmement glauque dans le dernier acte (l’ombre de David Lynch se fait sentir jusqu’à la découverte d’une partie de corps humain dans l’herbe). Pour préparer un twist assez inattendu, il va pousser l’errance de son héroïne jusqu’au calvaire physique en transformant cette marche pour la survie en un chemin de croix. c’est une piste de lecture comme une autre, mais End of Animal se prête volontiers à une grille de lecture crypto-religieuse ou mystique avec des anges, des monstres et des calvaires. En illustrant la faiblesse de l’homme et son attachement au futile, il invite à pousser cette méditation assez loin, jusqu’à un plan final aussi puissant que terriblement ambigu.

On l’aura compris, par ses choix plus que radicaux, Jo Sung-hee prend le risque de se mettre une partie (une majorité?) du public à dos. Concrètement, il convient d’apprécier les oeuvres obscures qui n’étalent pas une thèse claire et compréhensible mais invitent à l’analyse. D’autant plus que le jeune réalisateur a tout compris à comment transcender un budget ridicule. Avec des décors désertiques plantés au milieu de nulle part qui collent parfaitement à un monde éventuellement post-apocalyptique, il se permet quelques errances mais préfère la suggestion en épurant sa mise en scène, en majorité caméra à l’épaule et au plus près de ses personnages. En occultant la plupart du temps une grande partie de l’environnement, il accentue encore le trouble et l’incompréhension de l’espace. Ce mystère qui naît de la mise en scène appuie la logique du récit sur lequel plane cet inconnu qui semble tout savoir. Un dieu? Un ange? Un fou? On ne le saura jamais mais toutes les pistes sont bonnes à creuser, tout comme pour la galerie de personnages secondaires apparaissant et sortant du cadre de façon chaotique. Et qu’on adhère ou pas à l’exercice visuel à la fois complexe et dépouillé (une présence toujours juste de décadrages, les couleurs délavées, toute une séquence qui plonge dans l’obscurité lors d’un duel…), un fait s’impose, Jo Sung-hee est un nom à suivre de très près.











