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[Critique DVD] Mishima (1985)

 
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Bottom Line

Sous prétexte qu’il soit l’un des scénaristes les plus talentueux du nouvel Hollywood (il a écrit les scénarios des plus grands films de Martin Scorsese, de Taxi Driver à La Dernière tentation du Christ, en passant par Raging Bull) il y a quelque part cette fâcheuse tendance à oublier que Paul Schrader est également un immense metteur [...]

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Posté le 2010/12/19 par

 
Critique
 
 

Sous prétexte qu’il soit l’un des scénaristes les plus talentueux du nouvel Hollywood (il a écrit les scénarios des plus grands films de Martin Scorsese, de Taxi Driver à La Dernière tentation du Christ, en passant par Raging Bull) il y a quelque part cette fâcheuse tendance à oublier que Paul Schrader est également un immense metteur en scène. Sa relecture intelligente de La Féline de Jacques Tourneur, Affliction, Light Sleeper, Patty Hearst et surtout le terrible Hardcore avec George C. Scott, autant de (très) grands films pour rappeler que Paul Schrader n’est pas seulement le réalisateur qui s’est cassé les dents sur le dernier épisode de L’Exorciste. D’ailleurs son Dominion: Prequel to the Exorcist est un des plus fascinants de la saga, sans comparaison aucune avec la bouse qu’à retourné Renny Harlin. Paul Schrader c’est un artiste dans tout ce qu’il y a de plus pur, et s’il a abordé à plusieurs reprises un cinéma commercial, ses grands films sont des oeuvres d’art exigeantes et peu académiques. C’est dans cette case que vient se placer Mishima, un film totalement improbable dans sa production comme dans le résultat à l’écran, une oeuvre des plus atypiques pour brosser un portrait brillant de l’un des écrivains japonais les plus fascinants et extrêmes de l’histoire, Yukio Mishima. Paul Schrader réinvente le concept même de biopic en livrant le plus original de tous, et finalement le plus juste par ses parti-pris esthétiques et narratifs. Un film rare, puissant, porté par la folie créative conjuguée de deux artistes hors normes, et le résultat est saisissant, bien qu’assez peu accessible pour les profanes.

mishima une vie en quatre chapitres 1 [Critique DVD] Mishima (1985)

Comment aborder la vie hors normes d’une personnalité hors normes sans en faire trop ou pas assez? C’était là tout le défi posé à Paul Schrader au moment de se lancer dans l’aventure casse-gueule du biopic. 90% des biopics sont des films chiants et sans grand intérêt car complètement effacés derrière leur sujet, on ne compte même plus les écueils du genre. C’est sans doute pourquoi Schrader a choisi une approche tout sauf classique, sans doute la meilleure idée pour retranscrire à l’écran une personnalité aussi complexe que celle de Yukio Mishima. Ainsi il aborde son sujet suivant deux axes. Le premier axe, narratif, divise le film en 4 chapitres pour autant de courants de pensée que traversa Mishima durant sa vie: la beauté, l’art, l’action puis l’harmonie de la plume et du sabre. Un cheminement original mais assez logique dans la recherche de perfection spirituelle de l’artiste qui se voit illustré ici grâce à 4 oeuvres. Les trois premières sont des romans: Le Pavillon d’or (1956), La Maison de Kyoko (1959) et Chevaux échappés (1969). La quatrième, c’est son suicide par seppuku le 25 novembre 1970, aboutissement artistique et spirituel, perfection atteinte de l’artiste souffrant d’une pathologie sévère.

À cette construction en quatre parties bien distinctes s’ajoute le deuxième axe d’approche, formel. Paul Schrader fait le choix délibéré d’utiliser trois univers visuels, pour autant d’univers mentaux ou de périodes de vie, par extension. Le passé de Mishima passe par le noir et blanc et une mise en scène essentiellement en plans fixes, cadres travaillés, typiquement dans le style imprimé au cinéma japonais classique par Yasujirō Ozu. S’y dévoile un Mishima humain, son enfance, la découverte du Saint Sébastien de Guido Reni, l’absence prématurée de sa mère puis son retour, celle définitive du père, son homosexualité et ses relations qui ont joué un rôle essentiel dans son parcours. Pour illustrer les romans, il prend le parti d’en faire du théâtre filmé. Décors en mouvement, acteurs peu naturels, manipulation de l’image et couleurs criardes aboutissent à des visions presque psychédéliques de ces oeuvres qui contiennent chacune un composant essentiel de l’esprit de l’artiste. Les jaunes, verts et roses nous éclaboussent la rétine comme chez Seijun Suzuki, les images dépassent le réel, visions surréalistes d’un mental en fusion. Enfin, pour illustrer le dernier acte artistique, le suicide et sa préparation, Paul Schrader fait le choix du cinéma vérité. Caméra à l’épaule et en mouvement incessant, couleurs délavées, place à l’énergie d’une vie qui va s’achever.

mishima une vie en quatre chapitres 2 [Critique DVD] Mishima (1985)

Mishima, une vie en quatre chapitres est donc une oeuvre à fort caractère pictural, à des années lumières d’un biopic classique. Il en ressort une expérience forcément exigeante car brisant nombre de conventions. Mais il convient d’ajouter que tout cela risque bien de laisser une majorité du public de marbre. En effet, par ses jeux de symboliques et son manque d’explications, Mishima ne s’adresse pas aux profanes qui devront à tout prix se pencher sur les suppléments du DVD ou mieux lire les romans disponibles afin de saisir la portée du film. Car Paul Schrader use abondamment de l’ellipse, au risque de laisser du monde sur le carreau. Néanmoins Mishima reste une oeuvre d’esthète qui ravira les amateurs de belle mise en scène, et qui dénote fortement face à l’unique film qu’avait réalisé Mishima (et qui est mentionné le temps d’une scène), Yukoku, rites d’amour et de mort. L’interprétation du regretté  Ken Ogata (La Ballade de Narayama, The Pillow Book) est tout simplement stupéfiante d’intensité, atteignant des sommets dans le dernier acte, et on reste longtemps médusé par la puissance incroyable de la partition composée pour l’occasion par l’immense Philip Glass, qui joue un rôle essentiel dans cette oeuvre pas comme les autres, mais elle aussi essentielle.

Avec Mishima, une vie en quatre chapitre, Paul Schrader explose les codes du biopic et livre une oeuvre unique en son genre. Tout en restant extrêmement fidèle à la vie, aux écrits et aux paroles de l’écrivain légendaire, il réalise une oeuvre au caractère pictural affirmé où se mêlent divers courants artistiques dans une homogénéité surprenante. Il s’avère que le choix était sans doute le meilleur pour tenter de dépeindre un esprit aussi complexe et torturé que celui de Yukio Mishima qui a tout de même mis en scène son propre suicide comme oeuvre d’art ultime. Le seul vrai point faible de ce film colossal, relativement important tout de même, est qu’il s’adresse à un public restreint, celui qui connait l’auteur à priori. Mais l’expérience visuelle et sonore est telle qu’elle vaut bien le sacrifice de se (re)plonger dans l’oeuvre d’un des artistes les plus passionnants du XXème siècle pour en saisir tous les tenants et abouttisants.

mishima une vie en quatre chapitres dvd [Critique DVD] Mishima (1985)

Resté longtemps inédit en vidéo en France, Mishima entre fièrement dans la collection de trésors qu’exhume Wild Side depuis quelques années. Fidèle à sa réputation l’éditeur met les petits plats dans les grands avec cette édition collector bourrée de suppléments et qui comporte en plus le CD de la bande originale composée par Philip Glass, un bijou pour mélomanes qui s’apprécie tout autant sans les images du film.

Une grande partie des suppléments provient de l’édition Criterion, pendant longtemps la seule sur le marché mais réservée aux anglophones (et aux possesseurs de platines Z1). Manque à l’appel les interventions de Mishima lui-même ainsi qu’un excellent documentaire diffusé sur la BBC. Les différents suppléments sont répartis de façon différente mais l’essentiel est bien là et apporte un plus non négligeable à la compréhension de l’oeuvre.

Image : Mishima étant une oeuvre plastique complexe, l’éditeur s’en sort avec tous les honneurs et livre une copie majoritairement superbe. On note bien ça et là quelques artéfacts et poussières inhérentes à l’âge du film et à sa relative confidentialité mais dans l’ensemble c’est une image de haute qualité où sont très bien gérés les différences de grain et de textures, sans parler des couleurs allant du noir et blanc aux roses criards. Défi relevé.

Son : 3 pistes son en DD stéréo 2.0. Toutes de qualité équivalente même si la VF s’avère la moins intéressante. On privilégie comme toujours la VO, ici japonaise, pour son naturel. Mais il y a également cette piste anglaise surprenante où la voix-off n’est autre que celle de l’acteur Roy Scheider, petite curiosité.

Suppléments : Pas moins de 4 documentaires dont un entretien audio avec Chieko Schrader tout simplement inestimable auxquels s’ajoute un commentaire audio des plus intéressants sur la genèse du film et sa symbolique. Sans compter le commentaire on frôles les 2h de suppléments, chose rare pour une oeuvre si méconnue. Le CD de la bande originale est un plus bienvenu.


Nicolas Gilli

 
A créé Filmosphere fin 2009. Bouffe des quantités gastronomiques de films chaque semaine et s'est mis en tête de partager au mieux ses impressions et réflexions sur tout ce qui atterrit au cinéma, ou presque. Avec pour grandes passions la série B à tendance bourrin ou les merveilles en provenance d'Asie. Réalisateurs contemporains préférés : Wong Kar-wai, Terrence Malick, Michael Mann, James Gray, Bong Joon-ho, Guillermo Del Toro, les frères Coen et Tsui Hark.


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