[Critique DVD] Gonzo (2008)
Réalisateur: Alex Gibney
Le terme “gonzo” ne signifie pas grand chose pour notre génération trentenaire (ou presque) si ce n’est à la rigueur un sous-genre du cinéma pornographique peu enclin aux élans artistiques. Mais le gonzo c’est pourtant un terme journalistique ou littéraire absolument fascinant et qui a été élevé au rang d’art par Hunter S. Thompson. Figure [...]
Le terme “gonzo” ne signifie pas grand chose pour notre génération trentenaire (ou presque) si ce n’est à la rigueur un sous-genre du cinéma pornographique peu enclin aux élans artistiques. Mais le gonzo c’est pourtant un terme journalistique ou littéraire absolument fascinant et qui a été élevé au rang d’art par Hunter S. Thompson. Figure emblématique qui représente à lui tout seul l’essence même des années 60 et 70, tout cinéphile l’a déjà côtoyé dans un des chefs d’oeuvres de Terry Gilliam, Las Vegas Parano, adaptation du récit éponyme de Thompson (déjà adapté quelques années plus tôt par Art Linson sous le titre Where the Buffalo Roam avec Bill Murray et Peter Boyle) qui nous contait sa quête semi-autobiographique du rêve américain, accumulant les excès en tous genres alors qu’il devait suivre une épreuve sportive à Las vegas, dans le plus pur style gonzo. Las Vegas Parano, le livre comme le film, est devenu une oeuvre emblématique, un portrait d’une justesse remarquable des années 70 et de la “drug generation”. Avec Gonzo: The Life and Work of Dr. Hunter S. Thompson, le documentariste de talent Alex Gibney (dont il faut à tout prix voir les documentaires Enron: The Smartest Guys in the Room et Un Taxi pour l’enfer pour se faire une idée) livre le portrait ultime du Dr. Thompson en proposant un intelligent parallèle entre l’écrivain et l’histoire américaine, de son aventure avec les Hell’s Angels jusqu’à son suicide en 2005.
Alex Gibney parait clairement passionné par son sujet. Mais ce n’est pas une raison pour en faire un documentaire dans la veine de Maradonna par Kusturica par exemple, oeuvre d’amoureux sans le moindre recul critique. Avec Gonzo il adopte une posture parfaitement neutre, soulignant le bien comme le mal, nécessaire pour traiter un sujet aussi complexe que Hunter Thompson. Et pour cela il laisse la parole à une pléthore d’intervenants, tous très proches de Hunter Thompson, et qui ont aussi bien connu le côté Thompson que le côté Raoul Duke. En effet le génie possédait une double personnalité effrayante, tel le Dr. Jekyll. D’entrée de jeu on comprends que le ton n’est pas à la déclaration. Alors qu’on nous conte les réactions de Thompson sur les attentats du 11 septembre, on enchaîne directement sur des propos crus, critiquant ouvertement son travail sur les dernières années de sa vie. Son heure de gloire était passée, et son talent semblait déjà s’effacer depuis un bout de temps. Que ce soit sa première femme, son fils, ou le rédacteur en chef du magazine Rolling Stone, tous s’accordent sur divers points et en particulier sur le fait que derrière l’homme de lettres brillant, l’homme attachant, se cachait un personnage incontrôlable et souvent cruel, un vrai paradoxe à lui tout seul.
Et c’est ainsi que pendant près de deux heures on va remonter le temps et relire avec lui l’histoire de l’Amérique. La rencontre avec les Hells approchés d’aussi près pour la première fois, la rupture avec eux, le Vietnam, les manifestations étudiantes, la haine de Nixon, la candidature au poste de shérif à Pitkin County dans le Colorado, sa campagne pro-drogues, son travail pour Rolling Stone, sa passion pour les armes à feu… Les drames, les désillusions, les trips sous acide, tout y passe. On est clairement devant un documentaire aussi sérieux que très complet et qui n’occulte aucun détail, aussi sordide soit-il. Et ce jusqu’à son suicide programmé depuis des années, son incapacité à retrouver la flamme, consumé par sa propre image, et ses obsèques dignes d’un mégalomane. À la fois touchant, révoltant, instructif, ce portrait sans fard d’un des plus gros consommateur en public de substances en tous genres est un véritable trésor qui se pose en complément indispensable et tardif au film de Terry Gilliam.
Alex Gibney aborde le documentaire de façon relativement classique, n’apparaissant jamais à l’écran. Il a effectué un travail d’archiviste, retrouvant de vieux documents et se servant parfois de reconstitutions habiles. Il parvient à trouver un rythme convenable et jongle entre les documents sans faiblir. Pièce importante de l’oeuvre, les écrits de Hunter Thompson qui sont lus par Johnny Depp. On aime ou on déteste mais l’acteur prouve une nouvelle fois qu’il possède une des voix les plus agréables pour conter une histoire, après When You’re Strange. Et qui d’autre que celui qui était entré à la perfection dans la peau de Raoul Duke pouvait mieux se charger de lire ses mémoires? Personne, c’est tellement évident!
Image : Documentaire multipliant les sources d’images (archives, interviews, extraits de films, reconstitutions…) Gonzo bénéficie d’un traitement de qualité niveau image. Clairement pas un disque de démo mais une copie propre dans la mesure du possible, une palette colorimétrique respectée et une bonne définition en font un disque très recommandable.
Son : 2 pistes disponibles en VOST. Une en 2.0 et l’autre en DD 5.1. Sans surprise c’est cette dernière qui l’emporte, mettant en avant comme il se doit les choix musicaux de John McCullough qui nous replonge avec bonheur dans les 60′s et 70′s ainsi que la composition de David Schwartz. Pas grand chose à redire, c’est un documentaire donc pas vraiment de spatialisation ou quoi que ce soit mais le son bénéficie d’un traitement assez clair pour séduire.
Suppléments : De nombreuses scènes additionnelles et scènes coupées qui n’avaient pas leur place dans le film, sans doute pour des problèmes de rythme, mais qui éclairent un peu plus quelques aspects de la personnalité de Hunter Thompson. Une galerie de dessins formidables de Ralph Steadman. Mais surtout un superbe livret illustré de photos et dessins, une cinquantaine de pages contenant des lettres de Thompson. Un supplément rare et précieux.
Encore une fois Wild Side Vidéo propose une édition sérieuse pour une oeuvre méconnue. Le documentaire en lui-même est un indispensable pour quiconque s’intéresse au bonhomme ou à l’histoire américaine contemporaine. Le traitement DVD tient du très haut de gamme. Un must-have pour ne pas changer des habitudes de l’éditeur.
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