[Critique] Dark Shadows (Tim Burton, 2012)
Réalisateur: Tim Burton
Tim Burton est mort, vive Tim Burton. Il faut bien avouer que depuis Sleepy Hollow, qui malgré toutes ses qualités ressemblait bien au film d’un artiste qui tourne sévèrement en rond, et même si des films tels que Big Fish et Sweeney Todd ne manquent pas d’arguments (ni de grosses tares), Tim Burton n’est plus [...]
Tim Burton est mort, vive Tim Burton. Il faut bien avouer que depuis Sleepy Hollow, qui malgré toutes ses qualités ressemblait bien au film d’un artiste qui tourne sévèrement en rond, et même si des films tels que Big Fish et Sweeney Todd ne manquent pas d’arguments (ni de grosses tares), Tim Burton n’est plus que l’ombre de lui-même. Une ombre qu’il sera allé jusqu’à piétiner avec l’indigne Alice au pays des merveilles. C’est dire l’appréhension à s’aventurer sur les terres de Dark Shadows, son dernier bébé vendu bêtement par sa bande annonce comme un remake des Visiteurs avec des vampires et du Barry White. Au départ il y a un soap opera éponyme créé par Dan Curtis au milieu des années 60 et qui dura 5 bonnes années avec un personnage particulièrement charismatique apparu au 211ème épisode (sur 1245), le vampire Barnabas Collins. Coup de bol, Tim Burton et Johnny Depp ont toujours été fans de ce feuilleton et comme ils ne peuvent pas passer plus de six mois loin l’un de l’autre, c’est l’occasion de ressortir les restes de maquillages du chapelier fou pour composer une nouvelle version de ce vampire un peu romantique, un peu gothique, et pas mal paumé dans les couleurs bizarres des années 70.
![Dark Shadows dark shadows 1 [Critique] Dark Shadows (Tim Burton, 2012)](http://www.filmosphere.com/wp-content/uploads/2012/05/dark-shadows-1.jpg)
Après ses frasques entre Jeanne d’arc et la profusion de couleurs acidulées qui paraissaient bien ternes en comparaison avec celles, toujours aussi belles, d’Edward aux mains d’argent, Tim Burton revient à un cinéma bien plus solide et, s’il n’est clairement plus au niveau de ce dont il était capable dans sa décennie bénie de 1985 à 1995, artistiquement riche. Le temps d’une séquence d’introduction un brin solennelle, qui ouvre Dark Shadows sur le mode du conte en voix off, Tim Burton se souvient tout à coup que c’était lui l’héritier des expressionnistes allemands et se fend de quelques minutes formidables. Une grâce graphique qu’il retrouvera dans sa belle conclusion, et le pouvoir de fascination à travers la lumière et le contraste de L’aurore de Murnau retrouve leur impact visuel intact à travers les composition de Tim Burton qu’on n’avait pas vu aussi libéré depuis bien longtemps. Pendant le reste des deux heures qui filent plutôt à vive allure, à quelques exceptions assez mal senties et qui aurait bénéficié de quelques coupes supplémentaires, Dark Shadows se pose en véritable film burtonien, dans le sens où se retrouvent à peu près tous les ingrédients qui ont fait son cinéma. La limite de l’exercice est de frôler à de nombreuses reprises le burton-digest, avec ces caricatures ambulantes, poupées de porcelaine d’une époque figée dans la poussière et illuminées par les lampes à plasma, ces décors flamboyants qui en appellent au grand cinéma gothique anglais de la Hammer, cette photographie aux tons grisatres qui contraste violemment avec les couleurs de l’époque et l’ambiance de film d’épouvante que construit un Danny Elfman des grands jours. On est en pleine foire aux freaks de Tim Burton, c’est une évidence, avec ce personnage hors du commun, roi des freaks projeté en plein milieu d’une famille névrosée et rongée par le poids de la société. En cela Dark Shadows représente une variation sous humour noir d’Edward aux mains d’argent, film avec lequel il compte nombre de point d’ancrage, de la célébration de la différence comme ouverture au monde à la romance naïve et romantique. Libéré des contraintes de Disney, Tim Burton peut s’exprimer sans se freiner et peut s’adresser aux adultes qu’il avait consciencieusement laissés au bord de la route depuis quelques années, tout en laissant évoluer sa folie créatrice. En un sens salvateur, car il est le signe de la bonne santé artistique d’un des auteurs les plus importants apparus dans les années 80, Dark Shadows n’en est pas moins frustrant, notamment au niveau de son scénario.
![DARK SHADOWS dark shadows 2 [Critique] Dark Shadows (Tim Burton, 2012)](http://www.filmosphere.com/wp-content/uploads/2012/05/dark-shadows-2.jpg)
S’il parait parfois longuet, en particulier quand il s’attarde sur l’aventure entre Barnabas Collins et Angelique Bouchard (Eva Green), Dark Shadows laisse pourtant l’impression de nombreuses pistes narratives inexplorées, ou avortées. Chaque personnage de la grande demeure de Collinwood possède son propre arc narratif mais aucun n’est véritablement développé, à tel point que certains éléments dramatiques majeurs ne trouvent pas l’impact attendu. C’est dommage car chacun de ces personnages possède un véritable univers assez passionnant mais qui mérite une exploration bien plus en profondeur. le cas le plus flagrant reste celui de Victoria Winters, personnage central qui évolue étrangement dans le récit, disparaissant parfois pour laisser la place aux pitreries de Johnny Depp, pour ensuite revenir sur le devant de la scène comme un cheveu sur la soupe. Ce sérieux problème de construction, clairement lié à une base télévisuelle, gâche tout de même l’impact émotionnel de la séquence finale qui ne trouve grâce que dans sa beauté formelle. On aurait tellement aimé en voir plus du personnage ambigu de Chloë Moretz, de la beauté impériale de Michelle Pfeiffer, de la complexité du jeune Gulliver McGrath ou du drame permanent rythmant l’existence d’Helena Bonham Carter. Chacun de ces petits destins aurait mérité son propre film, c’est la sensation qui prédomine, alors que La Famille Adams fonctionnait dans sa synthèse de nombreux personnages. Sans surprise, l’atout à double-tranchant du film se situe à nouveau du côté de Johnny Depp. Dans une énième variation de son Jack Sparrow il vampirise sans problème l’attention, assurant le show, mais la partition étant plus ou moins connue/attendue, l’effet est amoindri. L’autre bonne idée surprise est d’utiliser son humour burlesque et anachronique à bon escient, sans que le film ne ressemble à une vulgaire pantalonnade grotesque. L’humour fonctionne plutôt bien, et il sait s’effacer au profit de la romance ou de la tragédie, avec quelques très beaux moments à la clé. Dark Shadows est un film attachant, de par le ton général qui célèbre les freaks, mais également par ses petits éléments souvent bien sentis, des objets très 70′s à ses guests (Alice Cooper et Christopher Lee, face à un vampire, joli clin d’œil) en passant par des séquences complètement décalées à tous les niveaux : image/bande-son, jeux de mots. Mais il n’oublie pas pour autant de jongler assez intelligemment avec quelques thèmes plus inattendus mais qui lui sont tout aussi chers que la défense des freaks, comme la paternité ou l’héritage de façon plus générale, ou en dénonçant gentiment le consumérisme à l’américaine. Il convient d’ajouter que Dark Shadows est un film plutôt beau, même si certaines phases puent le fond vert ou les effets cheapos, mais dans l’ensemble Tim Burton a élevé le niveau avec un film très bien mis en scène et avec un vrai style. Il n’y a qu’à voir l’utilisation des mouvements de caméra toujours justifiés, en plus d’être élégants, ou cette façon si particulière de construire des cadres géométriques pour introduire de façon très iconiques les personnages féminins dans une scène, pour sentir que Tim Burton a vraiment pensé son film autrement que comme un produit calibré et sans saveur. Et si en plus on nous sert un des plus beaux personnages féminins de l’univers de Tim Burton, campée par une Eva Green incroyable de magnétisme et de charme, portée par une passion destructrice et un pouvoir dévorant, il est bien impossible de refuser cette belle proposition d’un artiste qu’on croyait définitivement perdu.













