[Critique] Dark Horse (Todd Solondz, 2011)
Réalisateur: Todd Solondz
Arrivé à la fin d’un cycle avec Life During Wartime, Todd Solondz s’essaye non sans difficulté à une nouvelle forme de chronique acide. Toujours aussi misanthrope et cruel avec ses personnages, il signe avec Dark Horse un film profondément triste et pourtant souvent très drôle, empreint d’une poésie onirique qui semble être son nouvel outil [...]
Arrivé à la fin d’un cycle avec Life During Wartime, Todd Solondz s’essaye non sans difficulté à une nouvelle forme de chronique acide. Toujours aussi misanthrope et cruel avec ses personnages, il signe avec Dark Horse un film profondément triste et pourtant souvent très drôle, empreint d’une poésie onirique qui semble être son nouvel outil préféré. Déstabilisant à plus d’un titre, limite obscur, Dark Horse c’est l’anti-Judd Apatow par excellence.
Lorsque dans Life During Wartime il retrouvait des personnages d’Happiness, Todd Solondz tenait à boucler la boucle. Et Dark Horse, film accouché plutôt facilement alors que le bonhomme pensait à un moment prendre sa retraite à cause des financements difficiles, est la première étape de sa renaissance. Terminé le film choral hérité d’Altman, Solondz suit la voie du renouveau imposée à ses héritiers tels que P.T. Anderson, sauf qu’il n’en a pas fini avec l’american way of life. Dark Horse apparait comme une réponse franche à la comédie US transformée sous le joug de Judd Apatow. Il va d’ailleurs s’amuser à en réinterpréter les figures pour finalement s’imposer comme son côté obscur, sa véritable antithèse. Chez Todd Solondz, on navigue toujours à vue au milieu des monstres ordinaires mais ils ont changé. Plus question de sujets transgressifs, mais il attaque frontalement le politiquement correct et la toute puissance geek. Chez Apatow le trentenaire qui collectionne des figurines est un loser magnifique tandis que chez Solondz il n’est qu’un connard et un poids morts pour ses parents. Toute la différence est là, Todd Solondz est un misanthrope et c’est pourquoi son cinéma dérange autant. C’est également pour cela que son cinéma aussi reste aussi passionnant qu’à ses débuts, car il ne cherche jamais à caresser le spectateur dans le sens du poil mais opte pour la démonstration par l’absurde du vide de son existence et de ses tendances les plus répréhensibles.
Lors d’une séquence aussi belle que pathétique, le personnage de Miranda, interprétée par Selma Blair, parle d’abandonner tous ses rêves, son ambition, sa liberté, sa vie de femme moderne, en acceptant de se marier et d’avoir des enfants. Tout le discours de Todd Solondz et son opposition au conservatisme Apatow (c’est peut-être ce qu’il y a de plus agaçant chez lui) tient dans cette scène : la petite vie tranquille comme la prône la comédie américaine est ici vue comme le pire des échecs. A partir de cette vision de la société, tout est possible pour l’auteur qui va complètement pervertir le point de départ digne de 40 ans toujours puceau pour flirter avec ce que les frères Coen ont fait sur A Serious Man. Ce n’est pas vers la fin du monde que mène Dark Horse mais vers la fin d’un mode de vie, voire d’une vie, en propulsant à l’écran des images qui ne sont pas toujours ce qu’elles semblent être. Le jeu sur les apparences, les faux-semblants, ainsi qu’une absorption de la mécanique du rêve, c’est ce qui fait le liant du film et provoque ainsi la rupture avec la comédie romantique lambda. Dark Horse réinvente en quelque sorte le “boy meets girl” en s’affranchissant d’un élément à priori essentiel : l’empathie du spectateur. Il est en effet bien difficile de s’attacher à qui que ce soit dans ce film tant chaque personnage semble baigner dans une crasse plus ou moins marquée. Il y a bien deux figures maternelles, paradoxalement très conservatrices car tellement aimantes qu’elles ne semblent pas à leur place, qui transpirent la bonté et l’amour, mais elles se retrouvent asphyxiées soit par l’horreur des personnages masculins, soit par la construction du récit qui les y enferme et en fait des monstres de foire. Là encore, c’est le procédé Solondz qui est à l’œuvre, celui non pas d’un cynique mais d’un pur misanthrope qui ne peut s’empêcher d’illustrer les penchants les plus détestables des êtres humains.
Et la position dans laquelle il place ainsi le spectateur est des plus désagréables car il ne le ménage jamais. Par des ruptures de ton qui viennent briser les séquences et couper les morceaux très illustratifs de la bande son, par des dialogues agressifs et des personnages tous plus aigris ou dévastés les uns que les autres, chez qui l’idée même de bonheur semble effacée à jamais, par une mécanique implacable dans sa mise en scène statique qui joue des répétitions et isole chaque personnage dans le cadre, à l’image de ces plans larges avec ce pauvre type tout seul en plein milieu et son sourire béat (ou sa gueule de pas content, au choix), Todd Solondz crée une sensation de malaise que ses artifices narratifs n’arrange pas. Il en vient à remettre en cause chaque séquence jusqu’à même faire douter le spectateur sur le personnage central. Le “héros” de Dark Horse est-il Abe ? Ou ne serait-ce pas finalement Marie comme le laisse penser le plan final ? Difficile à dire mais Todd Solondz prend un malin plaisir de manipulateur à briser la frontière entre réalité et fantasme, les personnage de sa réalité étant tellement bizarres qu’ils pourraient tous être des créations d’un rêve. C’est peut-être là une des limites du film, ce jeu sur la perception qui vient quelque peu troubler son propos. Tout ne serait qu’illusion ? Sa charge contre l’american dream également ? On ne le saura jamais mais ce drôle de film qui aime à se moquer des situations pathétiques dans lesquelles se trouve cet étrange mélange entre Jack Black et Seth Rogen, brillamment interprété par Jordan Gelber, s’avère suffisamment méchant et drôle pour emporter l’adhésion. On rit souvent jaune car l’humour de Todd Solondz n’est jamais tendre, mais Dark Horse marque une petite révolution franchement intéressante dans la carrière de ce réalisateur pas comme les autres. On en vient à se demander si on préfère le favori (Judd Apatow) à l’outsider1 Todd Solondz, mais il est sain de noter qu’il ne s’est pas vraiment calmé.
- Dark Horse = outsider [↩]
![Dark Horse 1 Dark Horse 1 [Critique] Dark Horse (Todd Solondz, 2011)](http://www.filmosphere.com/wp-content/uploads/2012/09/Dark-Horse-1.jpg)
![Dark Horse 2 Dark Horse 2 [Critique] Dark Horse (Todd Solondz, 2011)](http://www.filmosphere.com/wp-content/uploads/2012/09/Dark-Horse-2.jpg)













