[Critique] Citizen Dog (2004)
Réalisateur: Wisit Sasanatieng
Avec ses couleurs pastels, son décor artificiel sur toile, sa lumière complètement surréaliste, la séquence d’ouverture de Citizen Dog crée le lien immédiat avec le film précédent du réalisateur, Les Larmes du tigre noir. Mais la rupture avec le très étrange néo-western aux couleurs de roman photo de Wisit Sasanatieng se fait immédiatement après, au [...]
Avec ses couleurs pastels, son décor artificiel sur toile, sa lumière complètement surréaliste, la séquence d’ouverture de Citizen Dog crée le lien immédiat avec le film précédent du réalisateur, Les Larmes du tigre noir. Mais la rupture avec le très étrange néo-western aux couleurs de roman photo de Wisit Sasanatieng se fait immédiatement après, au cours d’un générique qui se transforme en comédie musicale en très grand angle déformant. Dans Citizen Dog, c’est le règne de l’absurde, du surréalisme et du romantisme tout de même très proche de la niaiserie. Dans un état d’esprit qui peut rappeler par certains points, et qui le fait très bien d’ailleurs, Le Fabuleux destin d’Amélie Poulain, par ces personnages à la limite de l’autisme et caractérisé par leurs petites habitudes quotidiennes ou l’aventure qui se trace dans une vie toute à fait banale. Mais la comparaison avec le film à succès de Jean-Pierre Jeunet s’arrête là car ce petit bijou thaïlandais est un concentré de fraicheur mais surtout de folie de tous les instants, bien plus encore que chez le père d’Amélie! Ceci en plus d’offrir des images de toute beauté et des couleurs rarement utilisées au cinéma, qui donnent tout irrémédiablement une vraie et forte personnalité au film.
On y croise un ours en peluche qui parle accro à la clope, un doigt qui s’est perdu dans une boîte de sardines mais qui remue toujours, une montagne de bouteille en plastique qui recouvre un quart de la ville de Bangkok, une pluie de casques de moto qui n’est pas sans rappeler celle de grenouilles dans Magnolia, un motard-zombie et taxi… Et bien d’autres éléments complètement absurdes mais qui bizarrement ne paraissent jamais hors de propos. L’histoire d’amour est belle, à la fois simple dans l’idée et complexe dans ses sentiments mais ce qui se greffe autour sort vraiment de l’ordinaire dans un déluge de délires nonsensiques tellement puissant qu’il permet d’oublier la niaiserie véritable des protagonistes principaux. On se régale de ce cinéma sans limites de bon goût (comme très souvent en Thaïlande, pays encore complètement libre au niveau des délires cinématographiques) et qui colle au spectateur un sourire aussi débile que durable, comme après un grand bol d’air frais, à travers une belle histoire drôle et touchante comme on n’en voit plus beaucoup.
Ailleurs, dans le moule d’une production occidentale, Citizen Dog aurait été insupportable, mielleux au possible. Chez Wisit Sasanatieng ça fonctionne sans temps mort. En 1h30 qui file à toute vitesse, en suivant un découpage en courts chapitres qui théoriquement devrait tuer le rythme, il n’y a pourtant aucun problème. C’est que le délire l’emporte, que les bons sentiments sont tellement sincères, tellement instinctifs, qu’ils nous emportent. Et peu importe si le lézard à tête de grand-mère ne ressemble à rien, ou si l’ensemble transpire l’imagerie kitsch, les personnages en apparence ultra lisses bénéficient d’un soin d’écriture qui en fait des caractères plus qu’attachants aux lèvres desquels on reste pendu, dans l’attente de la moindre réplique venue d’un autre monde. Cette simplicité et cette sincérité permettent de faire avaler n’importe quelle pilule, et Citizen Dog devient un conte touchant, fou et majeur.
C’est tout ce qui fait la force de ce Citizen Dog, une absence de barrières dans le délire, comme un Terry Gilliam dans ses meilleurs moments. Mais Citizen Dog c’est également un pari technique remporté haut la main. Wisit Sasanatieng a beau jouer avec la folie légère de ses personnages et l’illustrer par de gros délires visuels (incrustations, accélérés, arrêts sur images, cartons…) il n’empêche qu’il fait preuve d’une rigueur impressionnante au niveau de la mise en scène. Adepte de la symétrie dans le cadre, il le construit à chaque fois avec une précision diabolique, ne laissant aucun place au hasard. Ainsi il peut exploiter au mieux ces décors complètement dingues, ces créations de l’esprit ouvertes, ces couleurs luxuriantes. Pour donner corps à son histoire d’amour tragi-comique il fait appel à deux superbes comédiens, comme des poissons dans l’eau dans les interprétations lunaires, touchants du début à la fin. Et de cette folie douce naît l’émotion, comme par magie.
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