[Critique] Carancho (2010)
Réalisateur: Pablo Trapero
Après Leonera et son brillant portrait des prisons pour femmes doublé du regard incisif et sans fioritures d’un réalisateur à vif, Pablo Trapero remet le couvert avec Carancho et prouve qu’il est bien le chef de file de la nouvelle génération de cinéastes argentins. Une fois encore, en plus de nous éclairer sur un sujet totalement [...]
Après Leonera et son brillant portrait des prisons pour femmes doublé du regard incisif et sans fioritures d’un réalisateur à vif, Pablo Trapero remet le couvert avec Carancho et prouve qu’il est bien le chef de file de la nouvelle génération de cinéastes argentins. Une fois encore, en plus de nous éclairer sur un sujet totalement méconnu de par chez nous, à savoir l’exploitation des accidents de la route par des mafias locales se faisant passer pour des assurances “parfaites”, il livre un film d’une puissance terrible. Plus encore que n’importe quel mockumentary récent, Pablo Trapero parvient à créer une immersion totale dans ce monde de la nuit et des urgences argentines. Au delà de l’aspect purement artistique, il est bon de savoir que le film a non seulement rencontré un franc succès dans son pays mais il a également été à l’origine d’un loi anti-carancho visant à protéger les victimes d’accidents de la route de ces vautours se sucrant sur le malheurs et la détresse des autres. Ça c’est pour l’anecdote, mais Carancho c’est avant tout l’œuvre passionnée d’un grand amateur de films noirs qui nous plonge encore une fois dans ce que l’être humain possède de plus dégueulasse. Il ne fait pas toujours dans la finesse mais signe un film coup de poing incroyablement éprouvant pour le public. Le genre de lourd direct dans l’estomac dont on peine à se relever.
Immédiatement, dès l’introduction, Pablo Trapero élimine tout doute possible : certes l’histoire qui va se dérouler est une fiction mais elle est ancrée dans une réalité qui n’a rien de romancé. Carancho s’ouvre sur un accident sanglant précédé d’un éprouvant passage à tabac et se ferme sur un accident qui l’est sans doute encore plus, et dans cette boucle une poignée de personnages vont s’évertuer à vivre du mieux qu’ils peuvent. De cette poignée, une dizaine tout au plus, s’élève un couple improbable. Lui est un de ces charognards, ancien avocat banni criblé de dettes, elle est une jeune urgentiste qui peine à cacher derrière son activité salutaire (ce besoin vital de sauver des vies) des fêlures terribles issues d’on ne sait où. Deux êtres brisés par la vie que tout semble opposer et qui vont pourtant se trouver, trouvant sans doute un terrain neutre et bienveillant dans les bras de l’autre.
Autour d’eux, la ville semble s’embraser. Et si Pablo Trapero ne les quitte pas d’une semelle on sent gronder la rage. Carancho sonne comme une révolte. Non pas celle du peuple qui n’y comprend rien ou presque, mais celle des acteurs de ce drame permanent. Le réalisateur distille les éléments crescendo, transformant un film social en thriller puis en polar ultra nerveux. La romance n’apaisera finalement pas les cœurs et deviendra un nouvel élément dramatique d’une tragédie sociale dont personne ne sortira grandi. Au plus la tension monte, au plus la mort se fait présente, et quand est atteint le point de non retour on ne se fait plus aucune illusion et on plonge à corps perdu dans la noirceur totale d’un récit qui cherche l’efficacité avant tout. Et si on pensait au départ naviguer dans les mêmes eaux que le Scorsese d’À Tombeau ouvert, par le milieu des urgences de nuit ou ces personnages en perdition, on s’égare ensuite dans le polar le plus pur et le plus noir, en y ajoutant toute l’urgence ressentie dans les moments les plus tendus des Fils de l’homme, film auquel il est impossible de ne pas penser, ne serait-ce que sur le plan technique dans le dernier acte.
Si Pablo Trapero aime clairement le film noir et le polar, il ne cède pas tout à fait aux sirènes de ces genres codifiés. Armé de sa caméra HD livrant des images sublimes en basses lumières, il fait le choix d’une mise en scène aux frontières du documentaire plutôt que de verser dans l’esthétisme à outrance. En résultent des séquences magnifiques mais portées par une urgence dans la réalisation. Elle se traduit par des cadres généralement très serrés sur les personnages, ne s’ouvrant que pour les isoler un peu plus tout en dévoilant des éléments clés en arrière plan, sans insister dessus. Une mise en scène organique donc, qui sied parfaitement au regard qu’il porte sur le couple à l’écran, deux personnages perdus dans la jungle urbaine et qui ne connaîtront que de très brefs instants de répit. C’est avec toute sa sensibilité qu’il filme sa femme à la ville, Martina Gusman, déjà présente dans ses précédentes réalisations, et l’immense Ricardo Darín, la superstar argentine. Les deux acteurs livrent une prestation hallucinante de sincérité, qui trouve son apogée dans ce final proprement tétanisant, un long plan séquence virtuose qui nous assène le coup de grâce. Une conclusion magistrale pour un film sous forme d’uppercut.
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