[Critique] Accident (2009)
Réalisateur: Soi Cheang Pou-Soi
Dixième film pour Soi Cheang qui à même pas 40 ans est un des réalisateurs les plus prometteurs de Hong Kong et malgré les apparences n’en est pas à son coup d’essai. Après quelques films d’horreur fort originaux il a bouleversé son monde avec Love Battlefield, un polar romantique éblouissant, puis nous a assommé avec [...]
Dixième film pour Soi Cheang qui à même pas 40 ans est un des réalisateurs les plus prometteurs de Hong Kong et malgré les apparences n’en est pas à son coup d’essai. Après quelques films d’horreur fort originaux il a bouleversé son monde avec Love Battlefield, un polar romantique éblouissant, puis nous a assommé avec un Dog Bite Dog d’une violence et d’une noirceur assez incroyables. Après une adaptation en demi-teinte du manga Shamo, il revient avec un nouveau film surprenant, et pour l’occasion rejoint la famille Milkyway, la compagnie de Johnnie To. Ce n’est pas la première fois qu’il travaille avec le nouveau parrain du cinéma HK, il avait été son assistant sur Juliet in Love et Fat Choi Spirit et avait même coréalisé une partie de Triangle. Mais c’est la première fois qu’il se fait produire par To, avec les risques que cela représente en principe pour les jeunes réalisateurs, à savoir une prise de contrôle totale du producteur sur le film qui en devient une œuvre “Toienne” avant tout. On l’avait déjà vu sur the Longest Nite, Filatures ou Expect the Unexpected, Johnnie To a tendance, à la manière de Tsui Hark, à ne pas laisser ses jeunes recrues imposer leur patte et cela se vérifie encore une fois malgré un réalisateur qui possédait un style déjà très affirmé. Exit donc la mise en scène très énervée, Accident ressemble avant toute chose à une production Milkyway, donc à un film de Johnnie To, ce qui n’est pas forcément une mauvaise chose mais qui rend le film légèrement formaté sur plusieurs points.
![accident-1 accident 1 [Critique] Accident (2009)](http://www.filmosphere.com/wp-content/uploads/2010/02/accident-1.jpg)
Ainsi, outre Kam-Yuen Szeto, scénariste et fidèle collaborateur de Soi Cheang, on retrouve la Creative Team de la Milkyway qui vient imposer son style. Cela se traduit par la musique de Xavier Jamaux (déjà en poste sur Sparrow et Mad Detective) et le montage de David M. Richardson, deux grands habitués de l’écurie To, mais aussi au niveau du casting, Louis Koo, Richie Ren et Suet Lam se trouvant au générique de la plupart des productions Milkyway, de Election à Vengeance, en passant par Exilé et les films pré-cités. On retrouve donc très peu de choses du style qu’avait imposé Cheang sur ses réalisations précédentes, et même la photo du film prend des teintes bleutées auxquelles il ne nous avait pas habitué! Mais même si tout cela masque quelque peu la personnalité de son réalisateur, Accident n’en reste pas moins un excellent film qui se place dans le haut du panier des productions de To, car il s’agit d’une suite logique dans l’évolution formelle lancée par Sparrow et narrative lancée par Mad Detective. Ça pourrait ressembler à un nouvel exercice de style mais non, grâce à un scénario complexe et brillant, le spectateur se retrouve malmené du début à la fin avec un plaisir certain.
C’est toujours appréciable de suivre un récit qui parvient à changer de direction sans tomber dans le n’importe quoi et qui continue de passionner. Ici la première demi-heure ressemble à une adaptation en polar de Destination Finale, pas forcément réaliste donc mais cruel et bien mieux mis en scène. Grand angle, précision des cadres, montage au cordeau, rythme posé et maitrisé, la technique transpire le cinéma de To par tous les pores. Cette première partie est un modèle du genre, avec une tension permanente. On retrouve cette construction si spécifique avec de longues scènes d’attente, une multiplication de points de vue, une dilatation du temps à l’extrême, un onirisme discret et l’omniprésence du groupe majoritairement masculin. Le récit se suit avec facilité malgré la tonne d’informations qui nous sont balancées en peu de temps et qui sont là pour préparer le terrain à ce vers quoi glisse le film progressivement, un drame sous des apparences de thriller paranoïaque. Et tout d’un coup toutes ces manipulations et ingénieuses trouvailles pour maquiller des meurtres en accidents (parfois un peu téléphonées certes) laissent la place à cet autre film bien plus ambitieux.
![accident-2 accident 2 [Critique] Accident (2009)](http://www.filmosphere.com/wp-content/uploads/2010/02/accident-2.jpg)
Accident se rapproche alors d’un autre cinéma, et si la forme reste à peu près la même, le fond tend vers un modèle prestigieux, Blow Up d’Antonioni, et par extension Blow Out de De Palma. On assiste à travers les yeux de celui qu’on appellera le Cerveau à une totale déconstruction du réel absolument fascinante. Les faux-semblants s’accumulent jusqu’à brouiller complètement notre vision, et comme si on entrait de plein pied dans l’esprit d’un psychopathe qui n’a jamais réussi à faire le deuil de sa femme, les notions de réalité et d’illusion se mélangent complètement. Tout cela est traité intelligemment, grâce à un script qui ne souffre d’aucune fausse note et qui nous ballade assez facilement jusqu’à un final comme Cheang en a l’habitude, mélangeant noirceur nihiliste et une touche d’espoir avec un savant dosage.
Si par sa mise en scène et son rythme général très lent le film semble ne pas appartenir à son réalisateur, il contient pourtant assez d’éléments caractéristiques de son œuvre. Tout d’abord bien sur les personnages centraux torturés à l’extrême, mais également une économie de dialogues qui contribuait déjà au charme si particulier de Dog Bite Dog. On trouve aussi cette étrange fascination pour l’architecture décalée et pour la violence ultra graphique qui se fait rare ici mais nous explose au visage à chaque fois. Alors certes c’est moins fou, plus carré pour entre dans le moule d’une production Milkyway, mais la maitrise est totale, que ce soit dans la narration ou dans la mise en scène, à l’image d’une séquence sous la pluie absolument magnifique visuellement et utilisée avec génie. Les acteurs sont bien entendu irréprochables comme à leur habitude et on appréciera de retrouver le presque légendaire Stanley Fung pour un film qui a tout d’une belle réussite.














