Review
Sélection presque surprise au festival de Cannes cette année, le quatrième film de l’acteur/réalisateur Mathieu Amalric a quelque peu déchainé les passions sur la Croisette. Un personnage aimé du public et des cinéphiles, une troupe de stripteaseuses qui monte les marches légèrement vêtues à ses côtés, il n’en fallait pas moins pour créer l’attraction d’un festival somme toute assez avare en véritables évènements, en particulier en compétition officielle. Mais au-delà du show public, finalement assez logique compte-tenu du sujet traité par le film, il y a une oeuvre surprenante. Amalric fait clairement un bon en avant dans son métier de metteur en scène, nous proposant un spectacle aux multiples niveaux de lecture et qui n’a pas volé son prix de la mise en scène justement, tellement il s’éloigne des clichés du cinéma d’auteur à la française. Bercé de multiples inspirations, dont la plus présente ressentie à chaque apparition des femmes est bien sur d’ordre fellinien. Comment ne pas penser au grand Frederico en voyant ce producteur de cabaret entouré de toutes ces femmes aux formes généreuses, aussi excentriques et drôles que tragiques et attachantes. Tournée est un film porté par un amour sans limites envers ces personnages hauts en couleurs, une vraie déclaration passionnée à la femme doublée d’une introspection troublante sur le monde du spectacle. Le tout bien entendu emballé d’une éloge de cet art surprenant qu’est le New Burlesque.
Naviguant en permanence entre fiction et documentaire, la tournée en question ayant réellement été organisée dans des salles de province, Tournée est surtout une tragi-comédie très ambitieuse sous forme d’errance propre au road movie. Pendant près de deux heures qui hormis dans la longue conclusion semblent filer à toute allure, nous suivons cette troupe conviée à une tournée française par le producteur de spectacles Joachim Zand. Ce « prince grenouille » au passé qu’on devine trouble et qui s’est exilé aux Etats Unis traine ses filles dans des salles de province, d’une chaine d’hôtels sans âme à une autre en passant par des gares tout aussi déshumanisées. Elles voulaient visiter la France, elles rêvaient de Paris, berceau de leur art singulier, mais elles passent à côté sans rien voir. On comprend rapidement que cette tournée n’est que l’instrument du producteur qui cherche à revenir triomphant, à la recherche de sa réhabilitation, d’où ce pessimisme permanent issu de la déception.
Car si ces femmes sont bien présentes à l’écran, si elles habitent chaque image même quand on ne les voit pas, c’est avant tout l’histoire d’un homme aussi attachant qu’exécrable. Elles sont le moteur essentiel de ce portrait d’un type qui n’a rien. Sa famille le rejette ou l’ignore, ses amis et relations lui ont tourné le dos pour de bon, il n’a plus vraiment de patrie, roule en voiture de location… comme le résume très justement le personnage incarné par le fameux producteur Pierre Grimblat, il n’est personne. On s’attache à lui pourtant, malgré ses méthodes douteuses et manipulatrices, malgré ses mensonges et son absence, c’est un personnage humain dans toute la splendeur de son imperfection. Portrait d’homme paumé, portraits de femmes tristes derrière leur masque de jovialité d’apparat, leur tonne de maquillage outrancier et l’abondance de tatouages sur leurs corps assumé. Derrière ces visages magnifiques d’intensité se cache une longue fuite qui mène à la découverte du refuge, home sweet home, et de cet amour qui semble tous les fuir comme s’il leur était interdit.
Si dans le fond on pense donc à Fellini, mais aussi à Cassavettes le temps de quelques séquences, sur la forme Amalric impose sa signature. En mélangeant le style documentaire avec une caméra très mobile et des cadres voyeurs inspirés sans doute de Wong Kar Wai (auquel on pense devant certaines compositions picturales), autant dire qu’on est à des années lumières du style froid et impersonnel du cinéma d’auteur tel qu’on a l’habitude de le voir. Le réalisateur, qui se met lui-même en scène pour la première fois, parvient à créer une ambiance parfois empreinte de folie, parfois cotonneuse à souhait, parfois complètement décalée (à la caisse du supermarché!). Il varie les styles, se pose le temps de quelques scènes délicieuses (dont une exceptionnelle dans la station service d’une aire de repos), et trouve un rythme qui ne faiblit que rarement. Véritable festival de couleurs et d’émotions en tous genres, de musique rock et de show à l’américaine, sur le plan graphique Tournée remporte tous les suffrages. Et il faut avouer que ce travail minutieux sur la profondeur de chant impose un style extrêmement séduisant.
Si on voulait être trop pointilleux, on pourrait lui reprocher une hésitation constante entre le drame fictionnel et le témoignage documentaire, ou se dernier acte qui s’étire parfois trop, mais on est devant un film qui possède une âme, une vraie, qui doit tout à ces petites imperfections qui le rendent si attachant. On sourit beaucoup, on rit parfois, on passe également près des larmes, et si tout ça fonctionne si bien c’est que Tournée est portée par des acteurs fabuleux. Tous sans exception, de la troupe de stripteaseuses à Mathieu Amalric en passant par les petits rôles, tous nous touchent par leur générosité et leur naturel. Déclaration d’amour à la femme dans toute sa splendeur, road movie initiatique, drame humain, Tournée ne répond à aucun norme, à aucun genre en particulier, c’est une oeuvre rare, imparfaite, une comédie pessimiste qui fait beaucoup de bien et qui place Mathieu Amalric dans la cour de ceux qui comptent. Un film à son image, passionnant et insaisissable.
- Partager l’article :
-
- Partager









@Boîte à meuh: Ahah c’est vrai c’est rare mais là ça m’a convaincu
Je savais pas pour l’affiche, merci pour l’info!!! C’est à creuser pour d’autres affiches mais j’imagine que oui
Je suis assez curieuse de voir le résultat.
D’autant que ton rare enthousiasme pour un film français n’est pas sans m’interpeller.
Almaric avec tout le bon goût qu’il a, a confié son affiche à un dessinateur de BD excellent: Christophe Blain. Et ça j’aime ! Information qui semble être ignorée mais pourtant tellement signifiante ! Ca m’amène à me demander si des affiches ont déjà été réalisé par des dessinateurs…