Critique

Les films de guerre c’est à peu près toujours la même chose, on a soit des films qui se concentrent sur l’action et n’ont pas d’autre but que de divertir, soit ils cherchent à dénoncer l’absurdité de la guerre. Difficile de faire original quand seulement deux axes sont empruntés, surtout quand tout a déjà été dit, ou presque. Avec Battle for Haditha, son premier long métrage qui ne soit pas un documentaire (on lui doit entre autres Kurt & Courtney ou Biggie and Tupac), Nick Broomfield emprunte la seconde voie comme on pouvait s’y attendre. Caméra au poing dans le plus pur style du documentariste, il s’intéresse au massacre d’Haditha en novembre 2005, quand pour venger la mort d’un des leurs dans une explosion un groupe de marines a massacré 24 civils irakiens, une bavure parmi d’autres dirons nous. Car finalement c’est toujours la petite histoire qui fait la grande et se focaliser sur cet évènement en particulier est une excellente idée pour brosser un portrait de ces soldats. Et si la guerre en Irak a déjà été abordée de façon plus ou moins originale (Le Royaume, Dans la Vallée d’Ellah, Redacted, Jarhead) c’est la première fois qu’on se sent aussi proches de la réalité, du quotidien de ces soldat et du peuple irakien. Car intelligemment le film est construit suivant 3 points de vue distincts: celui des marines, celui des poseurs de bombe et celui d’une famille innocente victime. À ceux-là s’ajoute un quatrième sous-exploité alors qu’il était sans doute plus intéressant que les autres, celui de l’état major qui envoie les pions à la boucherie en restant bien loin du terrain.

C’est une excellente initiative de pour une fois nous montrer les irakiens avant un drame, en tant que gens simples qui profitent simplement de leur famille et des quelques plaisirs basiques, et critiquent secrètement les extrémistes qui ne servent en rien l’image de leur pays. C’est dire si on est loin, dans un premier temps, de ces images que véhiculent nos médias qui n’héritent que d’images de femmes en pleurs et de cadavres sanguinolents. On peut bien sur y voir une certaine forme de manichéisme, d’un côté les méchants soldats qui n’ont pas de cerveau, de l’autre les méchants terroristes et au milieu les gentils habitants qui n’ont rien demandé à personne. Sauf que c’est traité de façon assez subtile pour ne pas tomber là-dedans. En effet tout est très réaliste, de la cérémonie de circoncision du dernier né aux raids des marines dans le désert, tout ceci grâce à des acteurs quasi amateurs qui ont tous vécu des situations similaires. Les états d’âme des soldats également, qui bien que faisant aveuglement leur job n’ont pas la moindre idée du pourquoi de cette guerre qui ressemble plus à une vendetta qu’à autre chose.

Et cet incident d’Haditha est tout à fait dans l’esprit de cette guerre, à savoir combattre l’invisible. Al-Qaida attaque sur le sol américain, on envoie des troupes en Irak, un marine meurt dans l’explosion d’une bombe sur une route, on fusille tous les terroristes potentiels qui se trouvent dans la zone, alors que les auteurs sont déjà bien loin. C’est un triste constat mais c’est ainsi. Ces soldats sont conditionnés pour abattre de l’irakien, pas du terroriste, ce qui ne peut qu’entrainer ce genre de drame. Ils ne connaissent pas la population, ne cherchent pas à la connaitre, les conséquences de tels comportements ne peuvent être que désastreuses. Quand l’attentat a lieu, l’état major demande de nettoyer tout autour sans avoir la moindre idée de qui y vit, de toute façon un communiqué règlera l’affaire plus tard en stipulant que des insurgés étaient dans le lot des victimes. Certes le propos n’a rien d’original, on sait que la guerre c’est moche et que ce sont les civils qui en sont les premières victimes, mais c’est suffisamment bien amené qu’on ressent une forte émotion en même temps qu’une rage devant tant d’injustice.

Cette révolte en tant que spectateur rappelle presque celle ressentie devant Bloody Sunday de Paul Greengrass, LA référence du genre, mais en moins puissante, moins universelle peut-être. Et ce sentiment assez fort se voit complètement détruit à la fin du film, qui verse dans le pathos facile et vomitif alors que jusque là tout semblait si sincère. Vraiment ce final qu’on aurait voulu abrupt et sans concession est une grosse déception qui dessert le film, tout comme la bande originale inutilement présente et qui tente des envolées lyriques du plus mauvais goût quand il s’agit de filmer le réel, ou encore cette tendance à trop appuyer le bonheur des familles. Mais à part ces quelques réserves qui empêchent Battle for Haditha d’être un véritable choc, c’est excellent. On nous montre à merveille la lutte intérieure d’un soldat qui doit faire le choix cornélien entre les ordres qu’il ne peut pas refuser, sa propre conscience et son désir de vengeance animale. La réaction et le massacre, s’ils ne se comprennent pas, n’en sont que plus crédibles.

Intelligemment Broomfield ne nous donne pas vraiment de raisons, n’excuse pas les marines ni les terroristes, il se contente d’un constat sans appel sur une situation abominable mais logique. La réussite de l’entreprise doit beaucoup à sa mise en scène, à l’épaule donc, celle qui sied le mieux à pareil récit. On se sent immergé dans le drame comme dans l’intimité de ses protagonistes. Et marier un film de guerre sous forme de docu-fiction avec un modèle de film choral est également une très belle idée. Battle for Haditha est un film de guerre efficace qui souffre de quelques défauts de jeunesse qui le plonge dans une émotion artificielle, mais ça reste un bon film qui ne passe pas loin de l’œuvre véritablement choc. À voir donc.

TEST DVD

Un film de Nick Broomfield avec Matthew Knoll et Eric Mehalacopoulos
Distribution : MK2 Editions
Date de sortie : 03/02/2010


Longtemps resté dans les cartons après son exploitation au cinéma, Battle for Haditha arrive enfin dans les bacs en DVD et en Blu-Ray sous la bannière MK2. Comme à son habitude l’éditeur soigne son édition avec un visuel qui tranche avec l’affiche ciné mais qui ne ment pas sur la marchandise, c’est bien un film de guerre même s’il n’y a pas de grosse bataille avec des tanks et des hélicoptères de combat.

Style documentaire oblige, l’image n’est pas celle d’un blockbuster US. Mais la définition et les couleurs sont excellents, rendant justice au travail effectué sur la photo. On pourra toujours trouver à redire sur les scènes de nuit avec des noirs pas toujours très profond et des arrières plans qui fourmillent légèrement mais pour une image SD ça reste vraiment très bon.

Côté son nous n’avons malheureusement pas droit à la piste DTS présente sur l’édition US du film mais deux pistes 5.1 en français et en anglais sous-titré. Les deux pistes sont claires et se montrent puissantes dès que les armes à feu entrent en action, rien à redire. Par contre mauvais point pour les sous-titres bien trop gros et à la police grossière.

Niveau suppléments, là encore un élément de taille n’a pas traversé l’atlantique, à savoir un commentaire audio du réalisateur sans doute intéressant. On trouve néanmoins la bande annonce du film mais surtout un long Making-Of d’une cinquantaine de minutes absolument passionnant, où se mêlent images du tournage et interviews des acteurs qui nous offrent leurs réflexions sur le film et sur leurs morceaux de vie qui s’y trouvent. Dommage par contre d’avoir à la fois les sous-titres anglais et français sur les passages en arabe.



À propos de l'auteur

Nicolas Gilli
A crée Filmosphere fin 2009. Bouffe des quantités gastronomiques de films chaque semaine et s'est mis en tête de partager au mieux ses impressions et réflexions sur tout ce qui atterrit au cinéma, ou presque. Avec pour grandes passions la série B à tendance bourrin ou les merveilles en provenance d'Asie. Réalisateurs contemporains préférés : Wong Kar-wai, Terrence Malick, Michael Mann, James Gray, Bong Joon-ho, Guillermo Del Toro et Tsui Hark.