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Il y a des films sur lesquels on ne miserait pas un centime. Un film brésilien tourné en portugais et mettant en scène notre Vincent Cassel national et la superbe américaine Camilla Belle, avec une jeune révélation brésilienne, Laura Neiva, une sélection dans la catégorie un Certain Regard à Cannes l’année dernière, ça sent l’opportunisme du gros casting improbable qui cherche à faire parler de lui pour accoucher d’une oeuvre mineure et sans intérêt. Grossière et terrible erreur! Pour son troisième film le réalisateur brésilien qui bénéficie pour l’occasion de la bénédiction d’un grand producteur, Fernando Meirelles, livre une oeuvre tout à fait surprenante. Les récits estivaux où les grands drames familiaux se rejoignent avec les prémices de la vie amoureuse d’une adolescente on en a vu des centaines, d’ailleurs le cinéaste ne cache pas ses influences qui se nomment Rohmer, Truffaut ou Mulligan. Mais pourtant il fait preuve d’un talent tel qu’on ne sent jamais le poids de ses modèles, et mieux encore on n’a vraiment la sensation de suivre une histoire tout simplement jamais vue. Grâce à un scénario brillant et un traitement capable de le sublimer, À Deriva s’avère être un film tout simplement magistral et qui véhicule des sentiments qui semblent tellement sincères qu’ils nous touchent forcément.

Monté comme une boucle, le final faisant bel écho à la scène d’introduction, À Deriva est une chronique des sentiments dans une famille et un univers évoluant en vase clôt, un bout de terre paradisiaque nommé Buzios, au Brésil. Paysage de carte postale où le moindre bout de rocher ressemble à un avant-goût d’un idéal infini, il fallait réussir à y imposer des personnages et un récit concret pour ne pas tomber dans l’extase graphique inutile. Habile, Heito Dahlia utilise le super16 pour imposer un regard extrêmement charnel et s’intéresse immédiatement aux corps qui évoluent dans le cadre plus qu’à l’environnement qui retourne à sa place, décor de rêve pour drame majeur. Devant sa caméra on assiste à une leçon de vie, ou plutôt deux, en parallèle. On suit le regard de Filipa, jeune fille de 14 ans au désir naissant qui, accédant à une connaissance qu’elle ne devrait pas avoir, va calquer son comportement sur celui de ses parents. Jeune adolescente dans un corps de gamine qui découvre l’âpreté des sentiments adulte et leur violence.

Ses parents vivent une relation déjà arrivée au bout du chemin. Elle est bien trop portée sur la bouteille, il la trompe régulièrement avec la jeune américaine du coin, le couple au passé trouble est sur le point d’imploser et leur fille en subit les conséquences psychologiques. D’autant plus qu’un véritable lien fusionnel existe entre Filipa et son père, un écrivain d’origine française qui semble n’avoir jamais fait le deuil de son insouciance adolescente alors que sa fille semble sur le point d’y dire adieu. On assiste à une valse des sentiments contradictoires, refoulés ou étalés au grand jour. Dans ce jeu de dupes vraiment cruel mais traité avec tendresse on se sent immédiatement proches de cette famille remplie d’un amour devenu trop difficile à gérer, trop chargé par les démons du passé. La vision idyllique de ce coin du Brésil devient de plus en plus chaude et étouffante au fur et à mesure qu’avance le récit, que tombent les masques et que se dessine la petite révolution à venir. Véritable récit initiatique et histoire d’amour intense entre un père et sa fille, À Deriva est un superbe drame sur la complexité des sentiments amoureux à plusieurs étapes de la vie, de leur découverte douloureuse et incompréhensible à leur disparition tragique.

Pour insuffler la vie à son récit déjà magnifique, le réalisateur prend le parti d’une mise en scène presque naturaliste mais profitant d’une lumière extraordinaire qui la fait presque sortir du réel. Soleil rasant et surexposition donnent des relents fantastiques à ce drame, et la caméra d’Heitor Dahlia vient se poser au plus proche des personnages pour leur donner de la contenance. On est dans du cinéma très charnel, ce qui se traduit par une caméra qui s’attarde particulièrement sur les corps, les filmant au plus près, par bribes, pour que se crée l’être de ces détails. Une bouche, un regard, un morceau de peau baigné dans la lumière, de ces plans s’élèvent une galerie de personnages sincères qui évoluent naturellement, sans que soit forcé le moindre trait et sans que quiconque ne soit jugé. À Deriva nous rappelle l’espace de quelques scène un autre conte, Lucia et le Sexe, sans en avoir la même contenance fantastique et métaphorique. Tous les protagonistes sans exception ont quelque part fait un mauvais choix, tous sont donc logés à la même enseigne, sans traitement de faveur, et ce y compris pour les stars au casting, ce qui donne toute sa crédibilité artistique à l’entreprise.

Vincent Cassel manie à merveille le portugais comme si c’était sa langue maternelle, mais au delà de cette belle performance il trouve là un rôle qui semble taillé sur mesure. Adulte cool au caractère de gamin. Face à lui l’ensemble du casting féminin est à tomber tant elle sont superbes dans leurs interprétations, mais il y a encore quelqu’un qui domine tout ce beau monde, et c’est la jeune Laura Neiva. Pourtant débutante elle illumine l’écran de sa prestation, à chacune de ses nombreuses apparitions (elle est véritablement au centre des débats), réussissant à nous convaincre en quelques secondes de la sincérité de sa relation avec le père, de cet amour si puissant qu’il en devient destructeur. Toute cette réunion de talents, complétée par un directeur de la photo (Ricardo Della Rosa) et un compositeur (Antonio Pinto) qui livrent un travail simplement remarquable, donne vie à un film surprenant. Regard nouveau sur l’éveil des sens, sans complaisance, et sur la fin du couple, À Deriva est une oeuvre dense, lumineuse et cotonneuse, mélancolique et cruelle, mais surtout magnifique.

Distribution : Universal Pictures

Fiche produit Boutique Universal

Date de sortie : 25/05/2010

Petite sortie chez Universal qui malgré la mention « Festival de Cannes » ne croit pas au potentiel de son film qui se retrouve directement dans une opération à petit prix aux côtés de Funny People par exemple. Toutefois cela ne signifie pas que ce très beau film hérite d’un traitement médiocre, au contraire.

L’image risque de surprendre car de par les choix de pellicule on aurait presque l’impression que l’image souffre d’une compression décevante et d’un bruit vidéo. Il n’en est rien, ce grain est voulu et le DVD rend parfaitement justice à cet aspect si spécial du super16mm. Grosse réussite côté image donc et c’est tant mieux car c’est un bijou sur le plan esthétique.

Côté son on passera rapidement sur la piste VF 5.1 assez mal équilibrée et qui enlève de toute façon pas mal de charme à l’ensemble pour se concentrer sur la piste portugaise 5.1 d’un tout autre niveau. Bien balancée elle parmet de profiter au mieux de l’ambiance extrêmement travaillée. Par contre devoir se taper les sous-titres anglais incrustés sur le master n’est pas forcément agréable, surtout pour les anglophobes qui auront droit à des sous-titres sur la moitié de l’écran…

Niveau bonus on sent bien que ce n’est pas un titre majeur du catalogue Universal… On ne trouve qu’un simple making-of d’une demi-heure, le genre de supplément où tout le monde est beau et gentil et a fait un boulot remarquable, du beau cirage de pompes insupportable et sans le moindre intérêt. Dommage.



About the Author

Nicolas Gilli
A crée Filmosphere fin 2009. Bouffe des quantités gastronomiques de films chaque semaine et s'est mis en tête de partager au mieux ses impressions et réflexions sur tout ce qui atterrit au cinéma, ou presque. Avec pour grandes passions la série B à tendance bourrin ou les merveilles en provenance d'Asie. Réalisateurs contemporains préférés : Wong Kar-wai, Terrence Malick, Michael Mann, James Gray, Bong Joon-ho, Guillermo Del Toro et Tsui Hark.