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Cette année les sélections parallèles du Festival de Cannes ont définitivement lâché la bride. Au milieu de certains films auteurisants, on pouvait enfin voir du film de genre! Alors certes on n’en est pas encore à accepter des productions Troma en sélection, cela reste très axé « auteurs » mais on peut y voir une belle promesse d’avenir, celle pourquoi pas de voir un jour en compétition officielle un vrai grand film d’horreur qui ne serait pas programmé en séance de minuit. Nous n’en sommes pas encore là, mais cette année à la prestigieuse Quinzaine des Réalisateurs il y avait tout de même en compétition un film de cannibales mexicain, Somos lo que Hay. Un titre que l’on pourrait traduire par « Nous Sommes ce que Nous Sommes », pour un film qui n’entretient qu’un rapport très lointain avec le genre finalement. Ainsi autant ne pas s’attendre à un lointain descendant des oeuvres cradingues (mais souvent géniales) de Ruggero Deodato, ou même à une variation sur le même mode que Vorace d’Antonia Bird. Somos lo que Hay est un film qui ne ressemble qu’à lui-même, et qui sort de l’imaginaire d’un réalisateur qui n’a vraisemblablement pas été abreuvé à ces films gores italiens où des jeunes filles dénudées se faisaient dévorer par des indigènes avides de chair humaine. Et il est peut-être là l’avenir du cinéma de genre, car à force de recycler les mêmes images les réalisateurs fanboys s’approchent de plus en plus de la parodie d’un genre, quand ils ne tombent pas dedans. Des types comme Jorge Michel Grau, malgré certaines maladresses évidentes dont ils font preuve, ont le mérite d’apporter un regard tout neuf sur un style ultra connu et ultra balisé. Ainsi, s’il y a un film duquel on peut rapprocher cet essai sur le cannibalisme new age, c’est le chef d’oeuvre Morse de Tomas Alfredson.

À l’image de cette pure merveille suédoise, Somos lo que Hay utilise les codes d’un genre pour mieux le dynamiter et en sortir quelque chose de complètement inédit. Le résultat pour le spectateur en manque de gore est une frustration permanente car le film ne verse dans la violence démonstrative que lors de son tout dernier acte, sale, décomplexé et ouvertement sanguinolent. À vrai dire en sortant de la salle on a presque l’impression d’avoir subit une sorte de pétard mouillé plein de promesses mais finalement raté. Sauf que la réflexion post-projection aidant, tout se met en place et on sent qu’il y a les bases d’une oeuvre brillante, malheureusement handicapée par quelques fautes de goût qu’on imputera au fait qu’il s’agit du tout premier long métrage de son réalisateur. Ainsi, outre une direction d’acteurs qui frisent parfois la grosse blague, soit ils sont en roue libre soit ils intériorisent à l’excès, Jorge Michel Grau tombe verse parfois dans l’humour involontaire ou le grand-guignol qui rabaissent le sérieux de l’ensemble et le dessert, à l’image de ces coups de pelle sortis de nulle part que n’aurait pas renié un certain Bernie Noël.

Mais au delà de ces faiblesses évidentes qui parfois plombent l’ambiance, on trouve de très belles choses. Le cannibalisme en lui-même, qui ne nous est montré (ou pas) que très tard est utilisé ici sous la forme d’une métaphore sur une société mexicaine rongée de l’intérieur. C’est une histoire de famille pauvre qui a recours à ce rite ancestral pour survivre. Le réalisateur nous les montre comme des personnes seules, coupées du monde, en plein mal être. La scène d’ouverture qui nous montre la mort du père, chef de famille, chasseur et responsable quasi-religieux de leur mode de vie, est ainsi le point de départ d’un drame plus que d’un film d’horreur. Un drame familial bien sur où les thèmes de l’héritage et de la responsabilité sont au coeur du récit. Mais c’est également, et surtout même, une sorte de conte initiatique avec au centre le personnage d’Alfredo, leader désigné d’office qui se retrouve avec toutes les responsabilités sur ses frêles épaules alors qu’il est en pleine construction de sa vie (notamment sexuelle). En résultent des scènes poignantes de découverte de soi, d’ambiguïté sexuelle permanente, de tension palpable.

Si la narration souffre parfois d’un certain éparpillement, comme si le réalisateur perdait le fil rouge de son sujet, on n’en dira pas autant de la mise en scène. Extrêmement travaillée, bénéficiant d’une lumière somptueuse jouant en permanence avec l’obscurité comme pour souligner à l’extrême la solitude de cette famille et leur mode de vie presque clandestin, on sent autant l’influence du cinéma de Michael Haneke pour la suggestion de la violence barbare et destructrice par le hors champ que le polar américain des années 70 pour l’image parfois rugueuse mêlant le réalisme à l’iconographie du film noir. Pour un premier film le soin apporté à cette image est assez sidérant, alors qu’il ne fait aucun doute que le film n’a pas bénéficié d’un budget gigantesque. Tout est mis en oeuvre pour souligner cet enfermement dans lequel est obligé de vivre cette famille qui évite au maximum le contact avec les autres êtres humains, et cette maison en devient une sorte d’enfer oppressant.

Malheureusement, comme cela a été dit plus haut, certains éléments viennent noircir le tableau. En particulier le jeu d’acteur qui fait le yo-yo en permanence, allant du très bon au très mauvais. À l’image du personnage de la mère qui en fait souvent des tonnes et n’est plus crédible. les trois enfants ne s’en sortent pas trop mal mais il est clair qu’il manque une véritable direction d’acteurs pour rendre la chose encore plus puissante. Au rayon des écueils, le grotesque présent au détour de quelques scènes fonctionnent à double tranchant. Parfois il est justifié, en particulier dans le final assez barré (et excellent), parfois beaucoup moins. Et dans ces cas-là il ne peut que nous faire sortir du film. Au final on obtient un film maladroit, rempli d’idées magnifiques qui auraient pu en faire le Morse du film de cannibales, mais qui se tire plusieurs balles dans le pied pour convaincre totalement. Reste qu’on peut placer de beaux espoirs dans ce jeune réalisateur de 36 ans qui semble posséder un vrai talent qui n’attend que de se déployer.



About the Author

Nicolas Gilli
A crée Filmosphere fin 2009. Bouffe des quantités gastronomiques de films chaque semaine et s'est mis en tête de partager au mieux ses impressions et réflexions sur tout ce qui atterrit au cinéma, ou presque. Avec pour grandes passions la série B à tendance bourrin ou les merveilles en provenance d'Asie. Réalisateurs contemporains préférés : Wong Kar-wai, Terrence Malick, Michael Mann, James Gray, Bong Joon-ho, Guillermo Del Toro et Tsui Hark.