Review

Reconnu comme étant le film matriciel qui a influencé Fernando Mereilles pour son film la Cité de Dieu et les séries TV dérivées, on peut dire que Pixote s’inscrit dans une certaine tradition de cinéma d’Amérique latine qui cherche à faire découvrir au monde la dure réalité de ces pays… et une chose est sure, le constat est d’autant plus triste qu’évident, entre Los Olvidados de Buñuel en 1950 et la Cité de Dieu en 2002, Pixote se plaçant juste entre les deux, rien n’a évolué… Que ce soit au Mexique ou au Brésil, la situation est tellement précaire, le taux de mortalité tellement élevé que les enfants représentent presque la majorité de la population. Des générations sacrifiées pour des raisons qui nous échappent… Et si le film de Mereilles nous montre une évolution façon Scarface, celui de Babenco se veut beaucoup plus réaliste, cru, documentaire… et la réalité qui y est étalée a de quoi choquer, un film qui ne s’oublie pas…

Après une introduction très « docu » qui nous présente la situation des enfants au Brésil et qui se termine par l’image de l’acteur qui incarne Pixote, Fernando Ramos Da Silva, dans sa vraie famille, le film est construit en deux parties bien distinctes, la première prenant place dans un centre de détention pour mineurs, la seconde dehors. On retrouve dans la première moitié à peu près tous les codes du film de prison: passages à tabac, douches, cantine, viols, isolement… sauf que d’emblée quelque chose nous dérange, ce ne sont que des enfants!! Ils se recréent une famille qu’il n’ont pas ou plus à l’extérieur, leurs jeux sont assez troublants car il s’agit de reconstitutions de crimes dans lesquelles leurs réactions en cas de triche vont du caprice enfantin à une explosion de rage digne d’un adulte criminel… On comprend bien que ces enfants ont grandi trop vite, que derrière leur apparence se cache un mélange assez terrifiant entre innocence et maturité.

Dans cette partie Babenco manie habilement l’ellipse en nous donnant quelques fragments de pourquoi les enfants que nous suivons en particulier sont enfermés… le meurtre d’un magistrat qui fait couler beaucoup d’encre… alors que personne ne sait qui y a vraiment assisté. Cette « enquête » secondaire qui n’en est pas vraiment une nous rappelle que Pixote n’est pas un documentaire mais bien une oeuvre de fiction, malgré le fait qu’elle soit très encrée dans la réalité sordide du pays. Aucun des enfants acteurs n’était passé par ce centre de détention qui lui est bien réel. Et au milieu de cet enfer ce détache le jeune Pixote. Petit, frêle, il n’impressionne pas, n’est pas un leader ni un suiveur… il nous déstabilise par une capacité à se détacher de ce qu’il vit qui fait froid dans le dos, car un enfant ne sait pas faire ça! Tous les autres enfants ont des réactions à fleur de peau, enfantines en fait… mais pas lui. Mais il nous déchire le coeur quand on voit son seul vrai sourire, quand il est isolé et qu’il respire ce pot de colle… preuve d’une enfance définitivement perdue et dont les échappatoires agréables ne sont qu’illusion…

La seconde partie se passe hors du centre, on suit un groupe de quatre enfants: Pixote, Dito, Chico et Lillica, un travesti dont l’homosexualité ne pose pas vraiment de problèmes aux autres enfants. C’est clairement une nouvelle famille qui s’est constituée en plus d’être partenaires dans le crime. Ils vont toucher à toutes les activités, commençant par le vol, puis le deal de drogue et enfin le proxénétisme lorsqu’ils vont racheter Sueli qui deviendra leur acolyte, leur mère et leur amante… de très belles scènes succèdent aux plus cruelles, on gardera en mémoire une danse nocturne improvisée devant les phares d’une voiture où le rêve et la liberté semblent prendre le pas sur une triste réalité.

Mais ils n’atteignent jamais le bonheur, cette famille improvisée étant bâtie sur des valeurs impossibles. Et lorsque tout éclate ça fait très mal… On voit cet enfant angélique, Pixote, s’éloigner de plus en plus de tout sentiment, son regard se vide jusqu’à cette scène effrayant où il regarde la TV mais n’est finalement pas vraiment là. On pense alors qu’il va retrouver avec Sueli, alors qu’ils ne sont que tous les deux, une vie « normale », une mère surtout, idée qui atteint son paroxysme quand elle lui donne le sein… mais non, la fatalité le rattrape et la dernière image qu’on voit de lui sème le doute, seul sautillant sur des rails… Et le plus troublant dans tout ça c’est quand la réalité rattrape la fiction, le jeune Fernando Ramos Da Silva a été retrouvé abattu par les balles de la police brésilienne quelques années plus tard… ce qui vient confirmer ce fait effroyable: ces enfants n’ont aucun espoir de s’en sortir.

Pixote est un film très fort, qui ne fait pas dans le démonstratif et une mise en scène clipesque, tout est posé et la violence est présente aussi bien physiquement que psychologiquement, c’est surtout un film terriblement pessimiste et qui laisse un goût amer.



About the Author

Nicolas Gilli
A crée Filmosphere fin 2009. Bouffe des quantités gastronomiques de films chaque semaine et s'est mis en tête de partager au mieux ses impressions et réflexions sur tout ce qui atterrit au cinéma, ou presque. Avec pour grandes passions la série B à tendance bourrin ou les merveilles en provenance d'Asie. Réalisateurs contemporains préférés : Wong Kar-wai, Terrence Malick, Michael Mann, James Gray, Bong Joon-ho, Guillermo Del Toro et Tsui Hark.