Critique

Le conte de fées n’est plus à la mode, c’est un fait et il est bien malheureux. Disney essaie tant bien que mal de maintenir une flamme que la saga Shrek a éteint avec ironie (et talent parfois), avec la Princesse et la Grenouille et sans doute avec Raiponce à la fin de l’année mais on sent que ces contes ne passionnent plus forcément le public qui semble avoir perdu cette envie de rêver à de vieilles histoires de princesses et princes charmants. C’est le cinéma live qui a plus ou moins récupéré le bébé mais à part le merveilleux (et triste à en pleurer) Labyrinthe de Pan, on ne peut pas dire qu’il y ait la course au conte de fées au cinéma. Et c’est une petite surprise que de voir Neil Jordan s’atteler à ce sujet, lui qui n’a plus parcouru le genre fantastique depuis plus de quinze ans. Ce sont sans doute les retours catastrophiques suite à À Vif taxé de fasciste qui l’ont convaincu de se lancer dans cette belle aventure. Bercé aux légendes européennes à base de sirènes et de nymphes, Ondine (dont le titre ne laisse aucune place au doute) semble au premier abord marquer les retrouvailles entre Jordan et le fantastique, bien trop longtemps après La Compagnie des Loups et Entretien avec un Vampire, mais finalement cela reste un leurre car si le film prend bien la forme d’un conte de fées moderne permettant de traiter de drames de façon enfantine et donc sans forcer exagérément le pathos, il ne va pas forcément au bout de son sujet, le sacrifiant même dans un dénouement bien trop convenu et sans véritable magie. Toutefois, Ondine reste un très très beau film qui trouvera sans doute son public.

On pouvait avoir quelques craintes avec l’histoire de ce pêcheur un peu limité intellectuellement dont la fille subit des dialyses régulières et vit avec sa mère et son beau-père, tous deux alcooliques. On sentait quand même venir le truc bien lourdingue et tire-larmes, alors que pas du tout. Neil Jordan construit un récit plein d’humanité mais sans forcer le trait, en se focalisant sur le personnage de Syracuse, pêcheur poissard qui a perdu toute confiance en lui et toute estime en tant qu’homme, père ou ex-mari. Sa relation avec sa fille est son seul rayon de soleil qui reste dans une existence maussade et le seul sourire de cette jeune fille suffit à son bonheur. Avec une bonne dose de sensibilité le réalisateur réussit à créer des personnages auxquels on s’attache immédiatement tant ils paraissent bien réels. La qualité d’écriture est au rendez-vous et l’apparition très en amont dans le récit d’Ondine, créature charmante à visage très humain, vient apporter une bonne dose de mystère et de douce fantaisie. Elle éclaire tout d’un coup la vie de Syracuse qui se retrouve dans un rôle de sauveur puis celle de la jeune Annie qui trouve en elle une nouvelle raison de vivre à travers son imaginaire.

On pense bien sur énormément au film de Guillermo Del Toro où le fantastique servait d’échappatoire à un univers fortement dramatique, sauf que là où le mexicain nous montrait tout Neil Jordan joue sur la suggestion plus narrative que visuelle, ce qui lui donne un charme tout particulier. Léger soucis cependant, le mystère autour du personnage d’Ondine est levé assez rapidement, même si cela n’est pas explicite, et la magie s’étiole peu à peu jusque dans un final pas vraiment assumé, trop simple, presque hors sujet finalement après tant de belles promesses. Dès lors on se plait à imaginer ce qu’en aurait fait un autre réalisateur qui aurait poussé le côté fantastique autour du mythe de la sirène encore plus loin, plus loin que ce simple plan furtif où on croit presque apercevoir la queue d’une créature marine. C’est vrai le gros bémol qu’on peut faire, un léger renoncement pour ramener le récit sur terre, un peu dommage car elle fonctionnait vraiment pas mal cette magie, et ce qu’elle apportait au couple père/fille était vraiment magnifique et loin de tous les clichés.

Si le récit s’égare légèrement, empêchant sans doute Ondine d’être une nouvelle oeuvre majeure dans la carrière de Neil Jordan, il faut une fois de plus reconnaitre son énorme talent de metteur en scène. le film est peuplé de visions de ces paysages irlandais qui semblent presque surréalistes, collant parfaitement à l’aspect conte de fées du film. On sentirait presque la brume et les embruns, et on croirait presque entendre le chant des sirènes. Il y a un travail gigantesque sur l’image qui aborde des tons incroyables, là encore loin des clichés qu’on aurait pu attendre. Le réalisateur trouve toujours le plan juste, le petit mouvement qui va faire que la scène devient magique. Il faut dire qu’il est plutôt bien aidé pour poser son ambiance avec une bande son belle à en pleurer mais surtout une photographie à tomber qu’il doit à l’un des (LE??) meilleurs directeurs de la photo au monde, celui qui a pondu une des plus belles lumières au cinéma avec In the Mood for Love, Christopher Doyle. Il fait encore un travail remarquable, trouve des tonalités démentes et réussit même à rendre beaux des flashbacks, chapeau l’artiste!

Et si la magie opère c’est également grâce à un trio d’acteurs fantastiques. La jeune et débutante Alison Barry illumine l’écran de sa maturité dans un corps d’enfant qui étonne et nous charme à chaque ligne de dialogue, Colin Farrell est égal à lui-même, c’est à dire formidable et encore une fois dans un rôle d’écorché vif (mais ça lui va tellement bien!). La belle surprise c’est Alicja Bachleda. En plus de nous offrir un avant-goût du paradis avec son physique de rêve l’actrice polonaise s’accapare la caméra d’une façon bluffante. Avec un regard rempli de tendresse et d’effroi, elle semble venir d’un autre monde et à la manière des sirènes nous hypnotise, simplement par sa présence magnétique ou sa voix. Beaucoup de belles choses donc dans cet Ondine imparfait mais véritablement attachant, un conte moderne où la fantaisie laisse un peu trop sa place au thriller de bas étage sur la fin mais qui laisse la belle impression d’un cinéaste en pleine possession de ses moyens et qui nous donne une bien belle histoire.



À propos de l'auteur

Nicolas Gilli
A crée Filmosphere fin 2009. Bouffe des quantités gastronomiques de films chaque semaine et s'est mis en tête de partager au mieux ses impressions et réflexions sur tout ce qui atterrit au cinéma, ou presque. Avec pour grandes passions la série B à tendance bourrin ou les merveilles en provenance d'Asie. Réalisateurs contemporains préférés : Wong Kar-wai, Terrence Malick, Michael Mann, James Gray, Bong Joon-ho, Guillermo Del Toro et Tsui Hark.