Review
Pour son sixième long-métrage, le réalisateur faisant partie de la fameuse sixième génération de réalisateurs chinois (avec Wang Chao et Jia Zhangke pour les plus importants) n’en finit pas de braver les interdits. En effet, c’est une constante chez lui mais cette fois il pousse l’audace encore plus loin. Car son précédent film, Une Jeunesse Chinoise, qui proposait une vision audacieuse des évènements de Tian’anmen et qui fut présenté au festival de Cannes sans l’aval de la Chine, lui a valu une interdiction de tournage de 5 ans. C’est donc dans l’illégalité la plus totale qu’il a tournée ces fougueuses Nuits d’Ivresse Printanière, une oeuvre singulière qui brise plusieurs tabous de la société chinoise et qui ne risque pas d’améliorer les relations entre Lou Ye et son gouvernement. C’est sans doute pour cela qu’il tourne son prochain film en France, avec Tahar Rahim (LA révélation d’Un Prophète) et sans l’épée de la censure au-dessus de la tête, même s’il s’attaque une fois de plus à un sujet brûlant. Quoi qu’il en soit, co-production française oblige, son dernier film a pu bénéficier d’une sortie en salles, et cela aurait été dommage d’en être privé car même s’il n’est pas parfait (et on peut très bien imaginer que ses menus défauts sont à mettre au crédit de l’urgence dans laquelle le film a été fait) son dernier film démontre suffisamment de belles choses pour convaincre. Film abordant ouvertement le désir dans ce qu’il a de plus destructeur, Nuits d’Ivresse Printanière nous emmène dans un tourbillon de sentiments et nous plonge dans l’underground de la Chine qu’on ne connait pas, tout en s’éloignant de la romance homosexuelle à laquelle on pouvait s’attendre.

D’homosexualité il en est pourtant question, l’ouverture du film est à ce titre un modèle d’illustration d’une passion interdite. Les deux amants s’échappent de la ville et du regard des autres pour une étreinte crue et passionnée dans une cabane retirée du monde. Mais pourtant, Lou Ye ne marche pas dans les traces de Wong Kar Wai par exemple, le premier à avoir vraiment brisé ce tabou (et on peut voir à quel point cela pose un problème dans la Chine moderne) dans le magnifique et enivrant Happy Together, un de ses plus beaux films. Point de vision romantique ici, mais une approche tout à fait naturaliste de l’errance amoureuse. Caméra à l’épaule, Lou Ye filme ses acteurs au plus près, brisant carrément leur intimité dans des scènes de sexe ultra réalistes où la moiteur se ressent presque à travers l’écran. Et s’il faut un certain temps pour définir qui est qui dans ce récit fiévreux qui prend son temps (au risque de créer des longueurs non négligeables) on se sent vit comme happé par la puissance émotionnelle de ce drame.
Drame car si on nous parle d’amour, ou plutôt de désir amoureux, c’est une histoire des plus tragiques qui se déroule sous nos yeux. Jiang Cheng, au centre des ébats, est une sorte de bombe sexuelle au magnétisme incroyable, un homme auquel personne ne résiste, bénéficiant d’un charme dément. Il est incarné par un Hao Qin presque débutant et dont la ressemblance avec l’acteur Chang Chen est assez troublante. Le scénario qui s’articule autour de lui prend la forme de passions aussi intenses que brèves, vouées à l’échec car il n’attire que des hommes déjà en couples, avec des femmes. Briseur de couples au cœur d’artichaut tombant éperdument amoureux de ses conquêtes d’un soir, il ne va que souffrir et errer comme une âme en peine, entre ivresse alcoolique et sexuelle, vivant sur la brèche sentimentale. Ce n’est que lors du dernier acte que va se constituer le trio amoureux factice vendu sur l’affiche, vaine tentative de bonheur artificiel qui ne fonctionne que dans les films, mais pas en Chine.

Visuellement on accroche ou on déteste, la caméra numérique de Lou Ye ne livrant que peu souvent de « belles » images léchées. On est dans du cinéma clandestin, donc très cru. Mais lors des plongées dans les boîtes gays par exemple, l’immersion permise par ce mode de tournage fait mouche et ça devient magnifique. Intelligemment, afin de ne pas tomber dans le sectarisme sexuel, le réalisateur vient équilibrer son récit dans la seconde partie du film comme pour dire que son sujet n’est pas l’homosexualité. Léger problème cependant, ça flirte parfois avec la répétition et étant donné le rythme de l’ensemble l’ennui n’est jamais très loin. Le film est parfois maladroit avec une trame un peu confuse à suivre et surtout l’adjonction d’une idylle entre l’ouvrière et son patron qui n’a que peu d’utilité (si ce n’est d’amener une relation hétéro supplémentaire).
Reste que malgré ses quelques maladresses, Nuits d’Ivresse Printanière porte fièrement l’étendard de ce nouveau cinéma chinois engagé. Il brise tous les tabous et y appose un visuel tranchant. Jamais facile, assez casse-gueule, le cinéaste prend de gros risques et ça se sent au moindre plan. Mais si on aurait presque aimé que l’ensemble du film transpire la passion des étreintes qu’il filme si subtilement on reste subjugué par ses partis pris qui illustre une véritable liberté artistique, au risque de se mettre à dos une grande majorité du public. Poème filmique rugueux et dérangeant où l’amour n’est qu’illusion, triste à en pleurer, il s’en émane une mélancolie glauque et cauchemardesque qui n’en finit pas de nous hanter comme une gueule de bois par une matinée embrumée.







L’épisode permet surtout d’en apprendre un peu plus sur le caractère de la jeune dame et le pourquoi elle accepte aussi aisément de partir avec son amant et l’amant d’icelui… Je n’ai pas trouvé que cela parasitait le film bien au contraire, c’est le genre de détail qui donne de la chair aux personnages
@Fred: Pas bête, mais ça disperse peut-être un peu trop le sujet d’aborder également cet aspect-là non?
Tiens, c’est amusant ce que tu dis de la relation entre l’ouvrière et son patron. Je l’ai plutôt comprise comme une manifestation de pouvoir économique…
En tout état de cause que Qin Hao fasse tourner toutes les têtes n’est pas surprenant et j’ai vraiment hâte de voir le prochain film de Ye… mmm Tahar… oui, ça peut le faire