Critique
On ne le dira jamais assez, Bong Joon-ho est peut-être LE réalisateur majeur apparu dans le paysage cinématographique ces 10 dernières années, et pas seulement en Corée ou plus généralement en Asie, mais au niveau mondial. Son premier film (Barking Dog) était plutôt sympathique et laissait entrapercevoir un certain talent pour marier les genres sans convaincre complètement, mais en 2003 une bombe arrivait sur les écrans, remportant au passage des prix dans nombre de grands festivals. Ça s’appelle Memories of Murder et c’est un polar virtuose, le plus grand des années 2000 avec la Nuit nous Appartient, et qui condense tout le talent de ce réalisateur hors du commun: une technique irréprochable (pour son utilisation de la steady cam et des plans séquences), des ruptures de ton déstabilisantes et un scénario extraordinaire d’originalité. Ce film étant d’ailleurs le modèle principal d’une petite bombe ayant surpris la planète ciné l’an dernier, the Chaser. Et s’il a abandonnée cette forme de cinéma « intimiste » le temps d’une grosse production, The Host, film de monstre magistral au sous-texte politique délicieusement méchant, il y revient avec Mother et signe une fois de plus une grand film, quel talent! Et comme pour se donner plus de liberté, il abandonne cette fois le casting de stars et remet en avant Won Bin qui n’avait plus tourné depuis Frères de Sang en 2004 et surtout Kim Hye-ja, une actrice formidable et bien trop rare qui n’était plus apparue sur les écrans depuis 10 ans! Les films de Bong Joon-ho fonctionnent à chaque fois sur des acteurs incroyables, c’est encore le cas et si l’ensemble ressemble de loin à une régression dans son cinéma, il n’en est rien, c’est immense.

Il en est de même pour le sujet central du film, l’amour maternel poussé dans ses derniers retranchements, thème à première vue suffisamment usé jusqu’à l’os dans le cinéma. Là encore, non, Monsieur Bong, en scénariste de talent, réussit à nous surprendre par sa simplicité et sa virtuosité dans la narration. Mother nous brosse le portrait d’une femme forte à des années lumières de celles qui parcourent le cinéma américain et auxquelles il est souvent impossible de s’identifier, et c’est paradoxalement dans l’excès qu’elle devient si naturelle. C’est le portrait d’une mère qui va aller très loin pour sortir son fils de prison, car elle est veuve, qu’il est fils unique et légèrement limité mentalement. Elle va peut-être dépasser les limites de l’acceptable, va remettre en cause ses valeurs morales, ne va que brièvement remettre en cause le bien-fondé de l’inculpation de son fils sans que cela n’altère sa détermination à le sortir de derrière les barreaux. On ne saura qu’à la toute fin de quoi il s’agit exactement et à vrai dire ce n’est pas là que se situe la grande force de Mother. Car il ne faut pas attendre la conclusion pour que le réalisateur nous surprenne. Mais la surprise ne vient donc pas du récit, une fois de plus.
Ce qui nous surprend, c’est encore une fois les mille directions dans lesquelles part le film. Au départ on se sent comme dans un film social, puis dans une comédie, vient ensuite le thriller/polar, avec une pointe de film d’horreur pour arriver à un résultat final qui ressemble à une poésie malsaine traitant de la mémoire, ou de l’oubli. Autant dire qu’on n’est loin de cette fausse simplicité apparente que véhicule le dernier film de Bong Joon-ho! Le propos est bien plus profond que cette contre-enquête qui rappelle autant le whodunit classique que celui plus abstrait de David Lynch, car il y a dans Mother comme des réminiscences de Twin Peaks, la victime se transformant peu à peu en une sorte de Laura Palmer coréenne. Mais ce n’est pas tout, et c’est là que le film se rapproche énormément de Memories of Murder, on y retrouve cette forme de décalage qui nait naturellement entre l’enquête proprement dite et une critique acerbe de l’incompétence de la police coréenne. Et le plus fort dans tout ça c’est que Bong Joon-ho réussit une nouvelle fois à nous faire rire en plein milieu d’un drame, preuve ultime de son talent qui s’affranchit de toute classification des genres.

Les images sont tout à la fois pathétiques et poignantes car cette mère et son combat, aussi absurdes soient-ils parfois, résonnent comme l’illustration ultime du pouvoir de l’amour maternel. Pouvoir qui pour une fois n’est pas montré comme uniquement bon. En effet, la figure de la mère possessive n’avait jamais été autant poussée à l’extrême, jusqu’au démoniaque, et c’est un regard intelligent car l’amour qui rend aveugle n’est pas réservé aux couples d’amoureux. Et la folie n’est jamais très loin quand cet amour est mis en danger. Avec lucidité et nonchalance, le réalisateur livre l’air de rien un des plus beaux portraits de mère que le cinéma nous ait offert, utilisant les codes du polar pour mieux les pervertir. Pour dire un mot sur la mise en scène, c’est sans surprise, à savoir que c’est du très haut niveau. On reconnait bien sur la patte du réalisateur qui se permet toujours autant de fantaisies discrètes pour un résultat techniquement irréprochable, y compris au niveau de la magnifique photographie. On pourra simplement regretter une légère baisse de rythme avec quelques scènes qui s’étirent plus que de raison.
Les acteurs sont tous formidables, en tête bien sur Kim Hye-ja dans le rôle de la mère, qui dégage une intensité hallucinante. Au final on tient là un film peut-être moins ultime que Memories of Murder, mais c’est une nouvelle grosse réussite pour Bong Joon-ho. Scénario finement écrit, émotion bien présente, humour intelligent, Mother est un thriller dramatique qui ne ressemble à aucun autre, avec une conclusion aussi mélancolique que déprimante, c’est beau.






[...] 16. Mother [...]
[...] bien un thème récurent dans le cinéma coréen, c’est cette défiance aux autorités. Dans Mother, la grand-mère allait contre l’enquête, dans The Host, la famille menait ses recherches [...]
[...] dans le cinéma avec notamment Frères de Sang, autre immense succès au box-office, mais surtout Mother, la dernière merveille en date de Bong Joon-ho. The Man from Nowhere (le titre original est [...]
[...] thème de la famille, thème qu’on retrouvera d’ailleurs encore plus mis en avant dans Mother. Traitant ses personnages avec autant de tendresse que de cruauté mais surtout avec justesse [...]
[...] bientôt), un segment de Tokyo! aux côtés de Michel Gondry et Leos Carax et dont le dernier Mother était présent à Cannes dans la sélection Un Certain Regard (mais qui n’a toujours pas de [...]
J’ai une carte d’abonné au Pathé Lyon, et malheureusement, il y a de nombreux très bons films qui ne sont jamais diffusés. Pourtant, j’ai 3 grands cinémas à proximité, soit environ 50 salles.
Vivement sa sortie en DVD
[...] Une histoire de femme d’âge mûr, encore une serait on tenté de dire (après Lola et Mother il y a peu), mais pourtant derrière les apparences bien trompeuses c’est une petite [...]
[...] en ont fait leur spécialité, à l’image de Bong Joon-ho (Memories of Murder, The Host, Mother, …) ou Edmond Pang (Men Suddenly in Black, A.V., …), et c’est clairement vers [...]
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@I.D.: C’est un peu toujours la même histoire… le cinéma asiatique restera toujours une niche avec quelques effets de mode mais n’atteindra jamais rien que l’exposition d’un film français. C’est triste car oui c’est splendide et c’est sans doute un des films de l’année… vraiment dommage. Mais c’est la même chose pour le nouveau Kitano qui va sans doute être distribué dans 3 salles alors que c’est un grand film (mais Kitano n’est plus à la mode…). Et le pire dans tout ça, c’est que si tu n’habites pas sur paris ces films sont quasiment invisibles!!!
« On ne le dira jamais assez, Bong Joon-ho est peut-être LE réalisateur majeur apparu dans le paysage cinématographique ces 10 dernières années, et pas seulement en Corée ou plus généralement en Asie, mais au niveau mondial. » Tout est dit là-dedans. Comment ne pas tarir d’éloge ce cinéaste ? Ce type est un monstre. Il me met sur les fesse à chacun de ses films bien que son premier était moins puissant. Et Mother ne déroge pas à la règle. L’actrice, la mise en scène, les différents tons employés et j’en passe. La seule frustration que j’ai, ce que Bong n’est pas plus de retentissement chez nous comme ailleurs. Mother mérite d’être vu par le plus grand nombre et malheureusement cela ne restera que marginal. Splendide.
@Alexandre: The Chaser très bien pour continuer!
J’ai lu ton papier sur Mother, c’est cool personne a été déçu
@Vlad: A mon avis faut que tu te dépêches, je pense pas qu’il restera super longtemps à l’affiche
Un film qui me tarde de découvrir
la vacherie, c’était pour ne pas te faire trop de compliments d’un coup. Je me lance pour de bon dans le ciné asiatique. Regarde j’ai déjà acheté The Chaser (édition 2dvd stp!) et si je farfouille bien je dois avoir quelques autres perles dans les dvd familiaux.
enfin sur Mother, j’ai vachement encensé le film, lui trouvant une dimension philosophique, donc bon !
@alexandre: Faut attendre de digérer le film avant d’écrire dessus, c’est ma philosophie
Pour mes goûts douteux… je ne te remercie pas mais essaie de voir Memories of Murder comme je te l’ai dit, et je suis à peu près certain que tu serais réceptif au cinéma de Wong Kar Wai donc tu sais ce qui te reste à faire pour commencer.
@Bruce: Ce mec a un talent complètement fou! C’est pas pour rien que je le considère comme un réalisateur majeur de notre époque
Je trouve ça formidable de pouvoir pondre un film pareil après avoir fait « The Host »…serait-ce ce qu’on appelle avoir du talent???
le sentiment 48h après c’est encore amélioré. Les minis longueurs s’oublient et l’épaisseur de l’aspect philosophique du film gagne du terrain. J’aurai du repousser toute la journée avant de coucher ça « sur papier » (comprends sur Openoffice) mais ça valait le coup.
Bon tu as peut-être gagné un futur adepte de cinéma asiatique (bien que je me doute que Mother est très grand public). Je me laisserai (en partie parce que des fois t’as des gouts douteux ^^) guider par des suggestions.