Critique

Séance de rattrapage tardive pour un classique, c’est ça de se découvrir une passion sur le tard… mais comme on dit, mieux vaut tard que jamais. En même temps c’est vrai qu’Alan Parker c’est difficile d’être fan… Angel Heart et Mississipi Burning ok c’est du grand art mais il y a eu Fame, Evita et le pleurnichard la Vie de David Gale… mais, et c’est là le signe d’un très grand pour finir de me convaincre, il y a eu the Wall! Et le réalisateur capable de ce coup de maître avec les génies des Pink Floyd a forcément droit à tout le respect du monde. Donc malgré son statut de culte, malgré quelques réticences vite oubliées, il faut avouer que Midnight Express est un choc de cinéma immense, du genre rare.

Est-ce que la force du film vient du fait qu’il s’agit d’une histoire vraie? C’est possible oui, cela en rajoute encore un peu à ce qui se passe à l’écran, même si ce qui nous est montré dans le film est largement romancé par rapport à la véritable expérience de Billy Hayes. Ce qui impressionne également en abordant Midnight Express c’est tout ce parfum de scandale qui l’entoure. En effet à sa sortie il s’est fait démolir pour pour ses propos anti-turcs et le scandale a duré près de 30 ans, le scénariste Oliver Stone ayant fait des excuses publiques à propos de l’ambiguïté du film en Turquie, en 2004, tout comme le véritable Billy Hayes, quelques années plus tard… c’est donc un film sur lequel plane une odeur de souffre, celle des grands films polémiques.

Il y a toujours un risque, comme de marcher sur une corde, lorsqu’on décide de bâtir un récit qui se veut universel en prenant un exemple concret, le risque d’être incompris. Il s’est passé un peu la même chose cette année, toutes proportions gardées car il n’y a pas eu de véritable scandale, avec le Ruban Blanc d’Haneke, qui prenait l’exemple allemand pour étayer un propos basé sur la naissance du terrorisme au sens large et non pas du nazisme… Car de quoi parle Midnight Express au fond? Ni du peuple du turc ou de leurs prisons abominables même si c’est bien ce qu’on voit à l’écran, mais bien évidemment d’une descente aux enfers d’un homme qui a joué avec le feu et s’est brûlé, de comment on peut briser un être humain jusqu’à le faire régresser à l’état animal…

Et en découvrant le film 30 ans après sa sortie, même en ayant assimilé nombre d’images sordides au cinéma ou à la télévision, quelle puissance!! Une puissance émotionnelle qui va crescendo, qui révolte… bien sur ce pauvre type méritait d’être puni, c’est évident, il cherchait à trafiquer. Mais est-ce une raison pour être condamné à perpétuité dans l’enfer des geôles turques? De subir les pires outrages et humiliations jusqu’à devenir un animal en lutte pour sa survie et de perdre la raison? Grand dieu non!! Oliver Stone a signé un scénario absolument magistral, justement récompensé d’ailleurs, et qui fonctionne comme un uppercut permanent dans la face du spectateur, de plus en plus sordide. Et même aujourd’hui ça fonctionne encore, c’est d’une efficacité redoutable.

Mais c’est bien l’addition de talents qui fait les grands films et à ce superbe scénario (heureusement amputé de sa fin spectaculaire) s’ajoutent les autres éléments. Alan Parker emballe le tout avec une mise en scène nerveuse qui vient créer de gros moments de tension et sait se calmer lors des scènes intimistes. A cela s’ajoute également la photographie (à pleurer tellement elle est belle) de Michael Seresin et la partition inoubliable de Giorgio Moroder… Et il y a ces acteurs incroyables, les seconds rôles de l’immense John Hurt, de Randy Quaid, Bo Hopkins et Paolo Bonacelli (qui reprend un beau rôle d’ordure après celui dans Salo de Pasolini). Mais surtout, comme touché par la grâce, Brad Davis, impérial dans le rôle de Billy, qui a trouvé là le rôle de sa trop courte vie, une des nombreuses légendes avortées du cinéma…

Contrairement à beaucoup d’autres, Midnight Express mérite son statut, ce voyage au bout de l’enfer des prisons est du genre à marquer durablement, et cela devait être encore pire à sa sortie. Très dur, très violent, mais aussi souvent très émouvant, on y trouve des thèmes forts et universels qui ne peuvent pas laisser indifférent. Car ce calvaire qu’on nous montre, on le vit avec Billy jusque dans l’incompréhension des dialogues en turc (en fait, du maltais) jamais sous-titrés, et on en vient même à espérer un happy end… Traversé de fulgurances et de scènes d’anthologie, bourré d’idées géniales (combien de films ont ensuite repris le battement du coeur comme élément de tension?), modèle instantané pour les films de prison qui ont suivi… on ne pourra finalement lui reprocher qu’un propos délicat qui peut prêter à confusion et une fâcheuse tendance à privilégier l’injustice donc est victime Billy en oubliant complètement sa culpabilité. mais ces réserves sont bien maigres face au reste, Midnight Express est bel et bien un très grand film.



À propos de l'auteur

Nicolas Gilli
A crée Filmosphere fin 2009. Bouffe des quantités gastronomiques de films chaque semaine et s'est mis en tête de partager au mieux ses impressions et réflexions sur tout ce qui atterrit au cinéma, ou presque. Avec pour grandes passions la série B à tendance bourrin ou les merveilles en provenance d'Asie. Réalisateurs contemporains préférés : Wong Kar-wai, Terrence Malick, Michael Mann, James Gray, Bong Joon-ho, Guillermo Del Toro et Tsui Hark.