Review
À en croire les différentes citations honteusement mentionnées sur l’affiche puis le DVD par un département marketing peu scrupuleux des valeurs artistiques, ce qui est un pléonasme il est vrai, Lucia et le Sexe serait un objet filmique dans la lignée de Basic Instinct, une sorte de thriller érotique ponctué de scènes de sexe plus qu’explicites. Certes il faut bien vendre un film mais de là à raconter n’importe quoi, ça devient agaçant! Pas étonnant qu’en le catégorisant dans du quasi porno soft Julio Medem voit ses films de plus en plus mal distribués, alors qu’il est sans doute le réalisateur ibérique le plus intéressant et audacieux du moment. Avec Lucia et le Sexe, son cinquième film, il livre une variation charnelle et brûlante de ses Amants du Cercle Polaire en même temps qu’un portrait de femme en pleine reconstruction troublant de sincérité. Et bien sur au centre de ce récit qui marque une rupture de ton étonnante avec le film précédent de Medem, il y a le sexe qui tient une place tout aussi importante que celle du personnage principal de Lucia, et à ce sujet le titre n’a rien de mensonger. Sauf que ce n’est pas un étalage de baise à l’écran pour le plaisir ou pour alpaguer le spectateur mâle, Lucia et le Sexe est un film qui a quelque chose à raconter et qui le fait plutôt bien en plus. C’est un film étrange, au scénario à tiroirs relativement complexe, présentant des relations extrêmement ambiguës, assez hypnotique par la beauté des images et c’est la révélation d’une immense actrice (qui en plus n’a pas froid aux yeux), Paz Vega.

C’est tout de même dingue de voir à quel point un film aussi incroyable soit sorti dans un presque anonymat (malgré la promo racoleuse comme on l’a dit). Car Lucia et le Sexe se pose sans doute parmi ce qui s’est fait de mieux dans le cinéma européen des années 2000, facilement. S’appuyant sur une trame narrative complètement déstructurée, dans laquelle se mélangent gaiement présent, passé et imaginaire, Julio Medem nous propose de suivre ce qui s’apparente tout d’abord à une sorte de récit initiatique. Lucia s’échappe suite à un drame, elle laisse sa vie sans se retourner dans une fuite qui l’emmène sur une île un peu perdue. Toute la première partie fonctionne sur le souvenir, la nostalgie, les moments de bonheur qu’on regarde tendrement, c’est la plus agréable car lumineuse. Dans cette partie parfois furieusement érotique, où les jeux amoureux ne sont que plaisir pur, c’est le point de vue exclusif de Lucia qui est abordé. Elle est vivante, aime la vie et la croque à pleines dents, elle est le soleil, belle et radieuse.
Puis le personnage de son amant dont elle tombe follement amoureuse, Lorenzo, glisse tout doucement vers le côté obscur. Le film adopte alors son point de vue, s’assombrit de plus en plus jusqu’à un drame qui sera la clé de voute de l’ensemble du récit. Dans la seconde partie le sexe alors si chaleureux abandonne son statut de jeu pour devenir une pulsion animale, incontrôlable et à la limite du malsain. Ainsi Medem nous propose une réflexion sur le sexe en général, qui peut être aussi jubilatoire que destructeur, mais sans apporter de jugement moral quelconque, car il a autre chose à raconter en même temps. Si Lucia et le Sexe partait comme une sorte d’errance salvatrice plutôt gaie, on tombe rapidement dans le drame très noir au fur et à mesure que se mettent en place les nombreuses pièces du puzzle. On trouve donc cet aspect imposant de thriller charnel qui transpire autant le désir que la mort, magnifié par la mise en scène de Julio Medem qui use et abuse de symboliques avec un talent déraisonnable.

On parle de talent car l’utilisation de symbolisme donne parfois (souvent) lieu chez d’autres réalisateurs à des images tout simplement incompréhensibles. Ici c’est limpide, Medem jouant énormément sur l’opposition des éléments (l’eau purificatrice et l’île refuge) ou sur des images facilement identifiables (le soleil pour Lucia, la Lune pour Helena). Adepte du grand angle il nous flatte la rétine de plans somptueux qui flirtent avec l’hypnose tellement la symbiose est totale entre ses images et la composition d’Alberto Iglesisas. Abattant peu à peu tous les liens de son récit avec la réalité, il peut se permettre quelques excentricités formelles savoureuses en même temps que son scénario se transforme en une boucle temporelle modifiable à volonté et où se mêlent réalité et imaginaire issu du roman de Lorenzo. Des récits à la fois aussi complexes, intelligents et finalement limpides, on aimerait en voir plus souvent.
Mais Julio Medem peut être également très fier de ses choix de casting. L’insaisissable et troublant Tristán Ulloa (vu dans la Secte sans Nom) incarne un Lorenzo qui passe à peu près par toutes les émotions possibles accompagnant avec brio le spectateur. Les seconds rôles du toujours excellent Javier Cámara (Parle avec Elle ou la Mauvaise Education) ou l’énigmatique Daniel Freire, l’incroyable prestation de Najwa Nimri qui joue une Helena d’une justesse émotionnelle qui nous terrasse ou encore la brûlante (mais vraiment!) Elena Anaya qu’on avait pu découvrir dans Fragile puis L’instinct de Mort… Tous sont excellents, dirigés de main de maître. Mais tout en haut, dominant largement l’ensemble de la distribution, une déesse, Paz Vega. Elle est splendide, drôle, naïve, touchante. Un personnage ultra complexe interprété à la perfection tout simplement. Par les méandres de son scénario qui semble partir un peu dans tous les sens jouant avec les hasards, par la grâce de sa mise en scène poétique et symbolique, sans cesse adaptée à ses personnages, Lucia et le Sexe va bien au-delà de son image sulfureuse. Alors oui les images sont explicites mais jamais gratuites pour autant, c’est tout simplement beau, sensible et rempli de cet espoir indissociable de l’imaginaire.







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