Review
N’étant pas familier du cinéma de Tsai Ming-liang, il y a de quoi être déconcerté par ce film. Vendu un peu comme un objet racoleur (il n’y a qu’à voir l’affiche française) où le fruit ne serait qu’un instrument de jeux sexuels, c’est pourtant carrément autre chose qui nous est proposé…

A la fois vision personnelle de l’industrie du cinéma X, film sur la solitude et sur l’amour, la saveur de la pastèque étonne autant sur le fond que sur la forme, alternant le très drôle au carrément glauque, le très cru au hors champs, le très contemplatif à la comédie musicale débridée… curieux mélange des genres mais objet terriblement fascinant qui n’est pas forcément facile d’accès et qui donc pourra rebuter le spectateur peu habitué à ce genre de cinéma mais qui au final ne laissera personne indifférent.
Mais que se cache-t’il derrière ce titre aussi intriguant? Pourquoi une pastèque? Tsai Ming-liang est obsédé par l’eau, ou plutôt par le manque d’eau. En effet la sécheresse sévit depuis plusieurs années à Taïwan et les restrictions et manque d’eau qu’on peut voir dans le film sont le reflet d’une réalité problématique. La pastèque vient donc s’immiscer dans le récit comme un substitut à l’eau (elle est moins chère) mais est aussi utilisée comme substitut au sexe, comme ami ou comme instrument surréaliste (voir la scène de la rivière presque asséchée remplie de pastèques flottantes!). Car en prenant ce thème du film X, qu’on peut voir comme le degré 0 du cinéma, Tsai Ming-liang en profite pour faire une réflexion sur la solitude, le manque de plaisir, l’absence d’amour que ce milieu symbolise à l’extrême mais présent dans la société toute entière.
Les 2 acteurs autour desquels tourne le film, tous deux rescapés de Et là-bas quelle heure est-il? du même réalisateur en sont comme des descendants, le vendeur de montres étant devenu star du porno amateur et elle une surveillante de musée un peu cleptomane. Tous deux sont vraiment en manque d’affection et trouve un substitut, l’un dans le sexe à outrance l’autre dans la pastèque. Même leur rencontre sera difficile, et ils n’oseront dévoiler leur attirance que tard… Mais la saveur de la pastèque n’est pas pour autant un film dépressif et pessimiste. En incluant les séquences musicales pour symboliser l’évasion par le rêve des personnages, Tsai Ming-liang nous donne même le sourire (en même temps comment résister à Lee Khang-sheng dans sa robe ou déguisé en pénis géant?).

Mais comme à son habitude Tsai Ming-liang nous offre aussi un film fortement cinéphile avec ses références aux comédies musicales du passé ou aux fantaisies de Woody Allen. Le choix du cinéma porno où les acteurs ne sont que de la marchandise est une belle métaphore sur l’industrie cinématographique actuelle…
Un film faussement léger mais véritablement provocateur et intelligent, qui parle d’un pays en perte d’identité, et qui en plus d’être superbement réalisé (il en faut du talent pour tenir le spectateur avec des plans fixes et pas de dialogue), avec un sens du cadre qui nous dévoile chaque plan comme un tableau, nous invite à une profonde réflexion lors d’un final d’une beauté malsaine jamais vue! Quand deux êtres qui s’aiment ne peuvent se retrouver que dans le froid clinique d’un tournage de film X, avec le corps inerte d’une actice japonaise jusque là objet de désir devenu simple objet, quand se mélangent amour, sexe, trahison, tristesse et jouissance… C’est très fort comme final, symbolique donc limite hermétique, mais terriblement éprouvant, et surtout très beau.







[...] est dominée par deux réalisateurs, Hou Hsiao-Hsien (Millenium Mambo) et Tsai Ming-Liang (la Saveur de la Pastèque), maintenant qu’Ang Lee, sans doute le plus connu du grand public (les deux précédents [...]